Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/67

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fait s’était produit à Tien-tsin. Les autorités chinoises, dont la conduite en cette affaire fut au moins suspecte, voulurent fouiller les bâtimens de la mission, ce que les missionnaires refusèrent avec une juste indignation. Le peuple commença dès lors à proférer des menaces contre les chrétiens; des affiches, sorte de gazette populaire que l’on placardait sur les murs de la ville, engageaient les citoyens à se faire justice eux-mêmes en brûlant les habitations des étrangers. Une proclamation ambiguë des magistrats de la cité ne fit qu’enflammer les esprits ; une catastrophe était imminente dès les premiers jours de juin. Le 18 et le 20 de ce mois, le consul anglais signala ces fâcheux pronostics à l’attention de Tchoung-hou, gouverneur de Tien-tsin et surintendant du commerce pour les trois ports du nord.

Le consulat français et la mission catholique sont situés au milieu de la ville, tandis que les autres établissemens européens se trouvent en dehors. Dans la matinée du 21 juin, la foule s’assemble en grand nombre et dans une attitude menaçante autour de la demeure de nos compatriotes. Notre consul, M. Fontanier, inquiet de la situation, se rend vers midi avec son adjoint, M. Simon, chez Tchoung-hou, dont le yamen est peu éloigné. M. Fontanier, en proie aux plus vives alarmes, le conjure d’intervenir, tout au moins de calmer la populace en se montrant au dehors. Ce personnage refuse obstinément d’agir, et, pour mieux montrer que sa résolution est bien prise, il quitte la chambre où avait lieu l’entrevue. MM. Fontanier et Simon sortent alors du yamen ; à peine ont-ils mis le pied dans la rue qu’ils sont saisis par les perturbateurs et mis en pièces.

En même temps que cette scène de meurtre se passait devant l’hôtel du gouverneur, peut-être même auparavant, la foule faisait irruption dans les bâtimens de la mission. Elle s’attaqua d’abord à l’établissement des sœurs de charité qui, au nombre de neuf, étaient arrivées de Shang-haï depuis peu, et dont la colonie européenne tout entière connaissait le dévoûment et les vertus. Elles furent l’une après l’autre, et en présence de celles qui survivaient, soumises aux traitemens les plus abominables. On leur arrachait les yeux et on les empalait après des outrages que l’on n’ose raconter; puis leurs corps furent brûlés avec la maison qu’elles habitaient. La maison des lazaristes et celle des jésuites furent de même incendiées après que les prêtres eurent été mis à mort; un des cadavres que l’on retrouva par la suite dans les décombres était méconnaissable, tant il avait été mutilé. Les bourreaux n’épargnèrent pas les chrétiens indigènes, sauf les enfans, que l’on fit évader; encore y en eut-il une quarantaine suffoqués dans une cave où ils s’étaient réfugiés. La populace avait saccagé aussi le consulat français ; des amis du consul, M. et Mme Thomassin, qui arrivaient de Shang-haï, y pé-