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brisés, en tuniques toutes rapiécées, et, « pour comble d’édification, » les pieds nus.

Les empereurs avaient à la fin réussi à apprivoiser, à domestiquer ces bandes turbulentes, à s’en faire une espèce de milice d’apparat, fort inoffensive. Chaque fois que l’empereur paraissait en public, des détachemens de verts et de bleus, apostés sur son chemin, étaient chargés de pousser en mesure des acclamations et de lui offrir des pièces de vers. Quand l’empereur se mariait, les factions étaient tenues de composer les épithalames, et le troisième jour des noces elles accompagnaient processionnellement l’impératrice, entourée des sénateurs, de ses eunuques, de ses femmes, de ses porteuses de parfums, au bain traditionnel qu’elle devait prendre au palais de la Magnaure. Quand il naissait « un porphyrogénète, » les factions étaient invitées à lui donner un nom et à le proclamer par la ville ; elles devaient aussi offrir à l’impératrice, le neuvième jour de ses couches, une sorte de breuvage épicé, le lochozema, le vin de l’accouchée.

Dans cette cour singulière de Byzance, le cérémonial prescrivait au souverain de se divertir à certains jours. Alors on invitait au palais des délégués des factions ; ils accompagnaient de leurs chants et de leurs tambourins les danses gothiques, où figuraient des géans au costume barbare, au masque effrayant, au jargon inintelligible, qui étaient censés représenter les soldats d’Alaric. Parfois ils se livraient eux-mêmes, en présence de l’empereur et de toute sa cour, à des danses d’un caractère fort grave, presque religieux, et d’où les femmes étaient bannies. Chacun des danseurs était vêtu d’un pourpoint à crevés, comme en eurent plus tard les Vénitiens, de haut-de-chausses mi-parti, comme les Français du XIVe siècle, avec des rubans aux poignets et aux jambes ; ils tenaient à la main un bâton surmonté d’un croissant.

Pour suffire à tant de tâches, organiser les plaisirs du peuple, maintenir le bon ordre dans la cité, animer et embellir la cour du prince, ces associations avaient une organisation assez compliquée. A la tête de chacune des factions ou dèmes se trouvaient deux chefs, le démocrate et le démarque. Le démocrate avait fini par n’être plus nommé que par l’empereur, celui-ci avait même soin de conférer cette charge à l’un de ses généraux commandant de la garde impériale ou de ses amiraux qui pût lui répondre de la tranquillité de ses subordonnés ; mais le vrai chef de la faction, le chef élu, aimé et populaire, qui inspirait la confiance et non la crainte, c’était le démarque. Il payait quelquefois de sa tête les méfaits de sa troupe, l’un fut brûlé vif sous Phocas. Sous les ordres de ces hauts dignitaires, il y avait encore des lieutenans, des commandans de quartier, des inspecteurs des postes militaires. Il fallait aussi