Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/792

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des statues de nains, celle du bossu Firmilianus. D’autres inspiraient au peuple une véritable terreur. Sur la poitrine d’un eunuque, on lisait cette menaçante inscription : « celui qui me changera de place mourra étranglé ! » Une statue, celle de Phidalie, était comme le dieu Terme de la nouvelle Rome ; un empereur s’étant avisé de la déplacer, un tremblement de terre effroyable se produisit, et ces secousses terribles ne purent être arrêtées que par les prières de saint Saba. Près de l’hippodrome, au midi, il y avait un grand bœuf d’airain ; une fois par an, il faisait entendre un mugissement, et chaque fois il arrivait à la ville quelque grand malheur. Le grand philosophe et thaumaturge Apollonius de Tyane, le Merlin de l’antiquité gréco-latine, avait passé par là ; sur une des portes de l’hippodrome, il avait placé un aigle de bronze enchanté qui étreignait de ses serres triomphantes un serpent : c’était pour éloigner les reptiles, qui auparavant fourmillaient dans la ville. Sur une autre porte, il avait écrit « toutes les histoires des derniers jours. » Une autre statue, non loin de là, dans une pose attristée, tenait sa tête dans ses mains. Le philosophe Asclépiodore, après avoir lu une inscription mystérieuse gravée sur le socle, tomba dans un profond accablement ; l’empereur Anastase lui demanda ce que signifiaient ces caractères : « Non, prince, répondit-il, il vaut mieux ne pas vous l’apprendre, et je serais bien heureux de ne pas savoir ce que je sais ! » Ce qui distinguait les Romains d’Orient des contemporains d’Auguste, c’est qu’ils ne croyaient pas à l’immobilité de leur capitole et n’avaient pas foi dans l’immortalité de l’empire. Un temps viendrait, tous le savaient, où l’empereur des Romains, au milieu des pleurs et des gémissemens, s’en irait tout seul à Jérusalem ; si l’on voulait savoir quel était le barbare qui renverserait la monarchie, on n’avait qu’à dévisser le sabot d’un certain cheval d’airain debout sur une des places publiques.

Plusieurs des statues de l’hippodrome étaient colossales. Un certain Hercule avait le pouce aussi gros que la taille d’un homme ; mais tandis que le vulgaire était surtout attiré par les vertus magiques ou les proportions gigantesques de ces monumens, les amans des arts admiraient des chefs-d’œuvre d’élégance et de délicatesse. Quelques courts inventaires qui nous sont parvenus prouvent qu’il y avait alors à Constantinople des statues sculptées par Lysippe et par Phidias. Il faut voir avec quelle douleur vraie le savant Nicétas parle d’une Hélène que les compagnons de Villehardouin jetèrent à la fournaise. « Elle captivait tous les regards : son beau corps d’airain offrait aux yeux une chair vivante et palpitante ; son front était ceint du diadème, ses beaux cheveux s’échappaient de sa couronne d’or, flottaient au vent et tombaient jusqu’à ses pieds ;