Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/863

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c’eût toujours été permettre au citoyen une abdication partielle. Le législateur et l’opinion se seraient refusés alors à faire cette dangereuse concession, à consacrer de leur approbation formelle ou tacite le principe de cette décadence. L’idée que le citoyen devait par lui-même suffire à tous les devoirs de la vie civile était encore au fond de tous les esprits; mais en fait, depuis qu’il y avait un art de la parole qui n’était point à la portée de tous, la plupart des Athéniens se croyaient presque à la discrétion de quelques privilégiés, seuls instruits à manier ces armes nouvelles et puissantes. Que firent-ils donc? Ils s’adressèrent à ceux-là mêmes par qui ils se sentaient menacés; ils sollicitèrent leur aide et leur concours, ils l’obtinrent aisément. L’accord qui s’établit devait être avantageux pour les deux parties. En se mettant à la disposition de tous ceux qui avaient à parler et qui se méfiaient de leurs forces, les élèves des rhéteurs augmenteraient le profit à tirer d’une science qui leur avait souvent coûté cher. Antiphon fut le premier à comprendre tout ce que pouvait rapporter ce métier; le premier, il composa des plaidoyers pour autrui. Son exemple eut aussitôt de nombreux imitateurs. Hors Eschine et peut-être Lycurgue, il n’est pas un des orateurs célèbres d’Athènes qui n’ait ainsi travaillé pour le client. Les hommes d’état, comme un Démosthène ou un Hypéride, ne cherchaient là qu’une occupation accessoire, qu’un moyen de gagner l’argent nécessaire pour supporter les charges de leur situation ou pour subvenir à leurs goûts de luxe. D’autres, comme par exemple Isée, n’ont été que des logographes ; on pourrait les comparer à ces rares avocats qui, de notre temps, se contentent de plaider le plus possible d’affaires et ne visent pas à la députation.

Avant de multiplier ces rapprochemens qui s’offrent d’eux-mêmes à l’esprit, il convient d’insister sur une différence qui est capitale. Chez les Athéniens, comme chez nous, le client va trouver un homme qui a étudié l’art de la parole, qui connaît les lois du pays et le tempérament des juges; il lui expose son affaire et lui fournit toutes les pièces à l’appui. Le logographe étudie la cause, classe son dossier et rédige le plaidoyer; mais, et c’est par là qu’il se distingue du patron romain comme de l’avocat moderne, au lieu d’écarter du geste son client et de se lever à sa place devant le tribunal, il reste en quelque sorte caché derrière lui; son rôle est terminé quand il lui a remis, écrit sur un rouleau de papyrus, l’accusation ou la défense à prononcer. C’est au plaideur à l’apprendre par cœur, à la graver dans sa mémoire et à la débiter de son mieux le jour du débat judiciaire. Dans ces conditions, tout citoyen appelé à comparaître en justice a encore à payer de sa personne. Sans doute c’est le logographe qui a disposé les pièces, réuni les textes