Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/866

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


entrait dans ses sentimens, dans ses idées, dans ses mœurs. Quand il était devenu pour un moment, par cet effort d’esprit, comme une vivante copie de son client, comme une seconde épreuve tirée par la nature du même moule, il avait sur lui cet avantage, qu’il savait mieux traduire ce qu’il avait dans l’âme. Ce personnage, souvent fort insignifiant ou tout au moins regardé comme tel jusqu’alors, prenait ainsi, dans le discours que lui prêtait l’orateur, une physionomie expressive et originale que ses amis même n’étaient point accoutumés à lui voir. C’était bien lui, c’était bien sa figure, sa tournure et son langage; mais tout cela avait pris quelque chose de plus vif, de plus marqué et de plus tranché, qui laissait une empreinte plus nette dans la mémoire.

L’art, on ne saurait le nier, est plus vrai que la nature. Dans chacun de nous, la faculté maîtresse, comme on dit aujourd’hui, ne se révèle que de temps en temps et parfois à de longs intervalles. II en est de même des traits du visage; ils ont par instans chez telle personne un caractère très singulier, qui manifeste clairement les qualités ou les défauts de son âme; puis cette expression s’éteint tout d’un coup, et fait place à un sourire banal, à un masque de convention : elle ne reparaîtra que plus tard, dans un autre moment d’énergie et d’abandon. Ce fond indestructible de notre être se dérobe, dans le train ordinaire de la vie, sous mille accidens qui nous modifient à la surface; il se cache sous les apparences de l’éducation et de l’habitude qui, dans une société polie, tendent à effacer les différences que la naissance a mises entre les hommes; mais cet élément individuel et durable qui échappe souvent aux regards distraits de la foule, le grand artiste, historien, poète ou peintre, le devine tout d’abord de son œil perçant; il le dégage de ce qui l’obscurcit, et il l’accuse, il le fixe dans l’image qu’il trace, il y fait prévaloir ce qui est permanent sur ce qui est variable et transitoire. Il insiste sur ce qui finit toujours par reparaître, et qui nous distingue ainsi des autres hommes; il néglige ce qui nous est commun avec nos semblables. On peut dire en ce sens que tel portrait de maître est plus vrai que son modèle : c’est qu’il lui donne une expression que l’on ne trouvait pas toujours dans l’original, qui ne brillait dans ses yeux que par momens, quand la passion, l’intelligence ou la bonté venaient éclairer un visage qui d’ordinaire semblait vulgaire, morne et disgracieux.

Ce talent de saisir les traits caractéristiques de la nature humaine et de se transformer en autant de personnages que l’on a de cliens était nécessaire au logographe; l’avocat moderne, qui parle toujours en son propre nom, n’a pas besoin de le posséder au même degré. A cette qualité s’en rattache une autre que l’on ad-