Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/909

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ce qu’il y a de plus grave. Si l’état est responsable de tout, sait-on où l’on va ? On fait une véritable révolution dans le droit public et dans les conditions de la guerre ; on excuse d’avance tous les ravages des envahisseurs. À leurs yeux, les particuliers ne sont plus rien et n’ont plus aucun droit, puisqu’ils sont sûrs d’être indemnisés, puisque c’est l’état qui doit payer les dommages. Et comme à la guerre l’objet essentiel est d’affaiblir la puissance ennemie, on peut tout se permettre : plus on aura détruit de biens particuliers, plus on aura affaibli l’état lui-même, sur qui retombe toute la responsabilité. À ce compte, les Prussiens auraient eu raison dans leurs exactions, ils auraient pu en faire encore davantage en se disant qu’ils allaient laisser un ou deux milliards de plus à la charge du budget de la France. Le malheur de telles questions, c’est d’être portées devant le public, lorsqu’elles devraient rester sous un voile, être résolues dans un sentiment d’équité nationale et de prudence supérieure. On n’a point discuté le droit, il est vrai, on en a trop dit encore, et on aurait bien mieux fait de commencer par oÙ l’on a fini, par une transaction. Puisqu’on était d’accord sur la nécessité d’apporter un soulagement aussi efficace que possible aux départemens envahis, à quoi bon tout le reste ? Pourquoi ces discussions au moins bizarres pour savoir si on appellerait cela une « indemnité » ou un « secours » ou une « somme ? » Les malheureux en sont bien plus avancés ! On a fini fort heureusement par laisser de côté toutes ces subtilités, on a voté 100 millions pour les départemens envahis, et voilà du moins une question réglée sans que les rapports de l’assemblée et du gouvernement en restent atteints.

Un autre conflit très pacifiquement dénoué, c’est celui qui s’est élevé un peu tard au sujet de la loi des conseils-généraux, qui n’avait plus qu’à subir répreuve de la troisième lecture. — Que le gouvernement n’eût qu’une médiocre sympathie pour cette loi, on aurait bien pu s’en douter. M. Thiers n’est point un décentralisateur, il ne l’a jamais été, il ne le sera jamais, et il ne s’en cache pas. M. Lambrecht, de son côté, n’a pas montré, comme ministre de l’intérieur, un enthousiasme des plus vifs pour une réforme que l’initiative parlementaire peut revendiquer tout entière. Jusqu’au dernier moment néanmoins on s’était borné à des objections de détail, à l’expression de quelques scrupules, lorsque tout à coup, à la veille de la troisième lecture, scrupules et objections ont pris une forme plus accentuée. On a failli presque se brouiller à propos de décentralisation. Le sentiment de la chambre était trop prononcé et s’était trop obstinément attesté par une série de votes pour qu’on pût espérer l’arrêter. On a négocié, on s’en est tenu aux moyens diplomatiques, et ici encore fort heureusement l’esprit de conciliation a eu raison de toutes les divergences. Le pouvoir exécutif a eu le bon goût de ne pas trop demander à l’assemblée, l’assemblée à son tour a eu le bon