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IV

Considérons maintenant l’organisation du pouvoir exécutif. En 1848, on a confié au suffrage universel le soin de nommer le président de la république. Il fallait être bien aveugle pour ne pas voir que c’était se livrer à un maître. Dans un pays à traditions monarchiques, le président élu directement par le peuple tiendra dans sa main le sort de l’assemblée nationale. Pour l’étouffer, il n’a qu’un ordre à donner. Le peuple ne comprend bien que le pouvoir représenté par une personne ; à ses yeux, le pouvoir impersonnel d’un corps délibérant est une ombre.

Le chef du pouvoir exécutif nomme à toutes les places, commande l’armée, négocie avec les gouvernemens étrangers : quelque nom que vous lui donniez, il est le souverain. Le peuple ne connaît que lui ; avec quelque habileté, il gagnera l’armée et les fonctionnaires. Si, à l’expiration de son mandat, il quitte le fauteuil, c’est qu’il a eu assez de vertu ou trop peu d’ambition pour avoir voulu le transformer en un trône. Indiquez, si vous le pouvez, les limites du pouvoir dont dispose M. Thiers, et pourtant il a été nommé par l’assemblée, et il ne porte point l’épée. Confiez l’élection au peuple, il nommera un prince ou un général, et l’élu sera roi quand il lui plaira. Quel qu’il soit, eût-il commis des actes à le faire enfermer à Charenton, pourvu qu’il ait un nom historique, la foule l’applaudira. Il faut donc que ce soit le parlement qui nomme le président ; c’est probablement pour rendre hommage à cette vérité que l’assemblée nationale a choisi, pour présider ses débats, l’homme prévoyant dont l’amendement, s’il avait été adopté en 1848, aurait épargné à la France les hontes et les désastres du régime impérial.

Il faut que le président soit nommé pour un terme assez long, six ans par exemple. Il doit être indéfiniment rééligible, afin qu’il puisse être ordinairement réélu. L’élection du président par le peuple tous les quatre ans provoque aux États-Unis une crise périodique si intense, que les peuples européens n’en supporteraient point de pareille. Cela suffirait pour les dégoûter du régime républicain. Lincoln a dit à ce sujet un mot simple, mais plein de sens : « ce n’est pas quand on est au milieu du gué qu’il faut changer de chevaux. » La France se trouve engagée dans un terrible gué, et probablement pour quelque temps encore. La crainte qu’inspire à tous l’éventualité seule de la retraite de M. Thiers fait comprendre la crise que provoque nécessairement un changement de président dans un pays centralisé comme la France. La Suisse change de président sans qu’on s’en aperçoive. C’est à peine si elle a un fonctionnaire qui