Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/847

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« Une femme non moins solennelle et ressemblant à une perche enveloppée dans un sac à blé me demande alors si j’ai faim ou soif, à quoi je réponds avec urbanité : — Quelque peu. — Elle s’en va, et j’essaie de lier conversation avec le vieux : — Vous êtes un ancien, je suppose ?

« — Oui.

« — Vous vous portez bien ?

« — Oui.

« — Quels gages paie-t-on à un ancien lorsqu’il entend bien son métier ?… A moins que vos services ne soient gratuits ?

« — Oui.

« A une douzaine de questions il répondit de même. Voulant voir comment il prendrait cela, je lui frappai sur l’épaule et déclarai en riant que, comme diseur de oui, il était sans égal. Il tressaillit, leva les yeux au ciel et gémit : — Vous êtes un homme de péché. — Alors la femme au sarrau de toile vint annoncer que des rafraîchissemens attendaient le voyageur fatigué, sur quoi le voyageur fatigué répondit que, si les rafraîchissemens étaient de solides victuailles, il la remerciait. Je passai dans la salle voisine et me mis à table. La femme me versa du thé. Elle ne soufflait mot, et pendant cinq minutes la seule chose vivante de la chambre fut une vieille horloge dont le balancier battait dans un coin de façon timide et contenue. — Ainsi, dis-je enfin, le mariage est contre vos règlemens ? Les sexes vivent séparés ici ?

« — Oui.

« — Il est singulier pourtant, fis-je avec mon regard le plus doux et d’une voix séduisante, qu’une si jolie fille n’ait jamais eu affaire à quelque beau garçon. (Elle était âgée de quarante ans au moins et sans plus de beauté qu’une souche, mais je croyais la flatter.)

« — Je n’aime pas les hommes, dit-elle d’une voix brève.

« Je réponds : — Malheureusement ils forment une partie assez importante de la population, et je ne sais pas trop comment nous pourrions nous en passer.

« — Nous autres, pauvres femmes, nous nous tirerions mieux des difficultés de la vie, s’il n’y avait point d’hommes. Moi d’abord, j’ai peur des hommes.

« — Et pourquoi donc ? Vous ne courez aucun danger. Ne vous tourmentez pas tant.

« — Ici nous sommes relégués loin d’un monde de péché, ici tout respire la paix. Nous sommes frères et sœurs ; ne nous mariant pas, nous n’avons point de chagrins domestiques, il n’y a point de maris pour maltraiter les femmes, point de femmes pour tourmenter