Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/190

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quatre-vingts. Etendu sur un canapé en rotins de Chine, il écouta ma demande en bâillant sans relâche, puis d’une voix dolente il me dit qu’il lui serait difficile de faire pour nous plus qu’il n’avait fait. — Je suis malade, murmura-t-il; ma femme vient de mourir, — ici un long bâillement, — et de quarante personnes qui composent ma maison, une seule, una criança, n’a pas été atteinte par les fièvres qui frappent en ce moment toute la population de Boa-Vista. — Pour me faire juger par moi-même de l’impossibilité où il était de nous venir en aide, il daigna se lever, et me dit de jeter un coup d’œil dans l’intérieur d’un réduit voisin de sa chambre, réduit d’où pendant notre conversation j’avais entendu sortir des plaintes. — Regardez ! — ajouta-t-il d’un ton qui ne voulait pas de réplique, en ouvrant la porte d’un vaste couloir.

Je restai comme pétrifié d’horreur au spectacle qui s’offrit à ma vue. Sur des nattes en latanier, couvrant en désordre le parquet, gisaient une dizaine de personnes hâves et livides; quatre ou cinq petites créatures à peu près nues et d’une maigreur inouïe semblaient expirantes. Tous ces malades paraissaient succomber aux fièvres paludéennes qui chaque année sévissent dans ces parages à dater du mois de juin jusqu’à la fin de décembre. Une table, un crucifix fixé à la muraille, et sur ce crucifix une palme desséchée, composaient tout l’ameublement. Au milieu du couloir, une belle jeune fille était debout. La santé rayonnait sur son visage, de longs cheveux noirs et abondans tombaient en désordre sur ses bras et ses épaules nus; ses grands yeux pleins d’une douceur infinie interrogeaient à tout instant les malades auxquels la fièvre arrachait des gémissemens. Dès qu’elle remarqua qu’il y avait un étranger avec da Silva, elle jeta sur ses épaules une longue mantille en cotonnade bleue; se voilant ensuite la figure selon la coutume modeste des filles du pays, je la vis rester immobile, absorbée dans le navrant tableau qui était devant nous. — Me croirez-vous? Admettez-vous qu’une passion puisse entrer comme un glaive dans un cœur? Moi, j’en ai fait l’expérience, et mon histoire vous le prouvera. — Malgré la rapidité qu’elle avait mise à s’envelopper de sa mantille, j’avais parfaitement aperçu son visage. Dès cet instant, je ne vis plus qu’elle. Ravi, troublé, ému, je n’entendis plus un mot de ce que le vice-consul marmottait à mon oreille pour justifier son avarice. Je sortis du consulat, cherchant déjà dans ma tête un prétexte plausible à un prompt retour dans cette maison.

Les matelots, pour combattre l’ennui et l’oisiveté qui les tuaient, avaient imaginé de donner précisément ce jour-là un bal aux filles noires de l’île. La réunion s’était tenue sous un hangar abandonné, ouvert à tous les vents. Rien de plus simple que cette fête : pour