Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 99.djvu/121

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mot, qui pour la statue de Michel-Ange n’était qu’une métaphore exprimant un caractère moral, serait pour celle de Claux Slutter une réalité exprimant un caractère physique. Le haut de cette tête est d’un bélier, les rayons de lumière sont des défenses véritables, ce front n’est qu’os, corne et cuir épais ; on dirait une tête qui s’est appliquée à battre en brèche les plus fortes tours et qui a gagné à ce dur travail la calleuse enveloppe des mains du paysan. Ce Moïse est le rocher de l’ancienne loi, un rocher plus dur que celui que sa verge attendrit dans le désert ; la loi avant la grâce et sans la grâce n’a jamais trouvé d’expression plus profonde, et en même temps plus claire, plus aisément reconnaissable.

La figure de Moïse est une traduction du texte biblique faite avec une intelligence aussi fidèle que pénétrante ; on n’en peut dire autant d’Isaïe dont la conception, plus particulière à l’artiste, pourrait être appelée une fantaisie de génie ; mais cette fantaisie est admirable. Cet Isaïe est un aveugle ; sa tête rase se penche comme celle d’un homme dont l’âme s’est fatiguée à force de lutter contre les ténèbres ; son corps s’incline sous une démarche chancelante ; sa ceinture, lâche et bouclée de travers par des mains qui n’ont pas de guides, retient mal sa tunique, et toute sa personne est marquée de la navrante négligence involontaire d’un malheureux réduit à lutter seul contre son infirmité. Que signifie cette figure étrange d’aveugle hébété et chancelant dont la description est bien faite pour surprendre tous ceux qui ont vu le bel Isaïe de Raphaël et l’Isaïe plus beau encore de Michel-Ange ? Est-il donc admissible que le même personnage puisse se prêter à des représentations si différentes et si contraires ? L’Isaïe de Claux Slutter est cependant parfaitement vrai, mais seulement pour ceux qui sont entrés dans les mystères de la tradition théologique. Si ce n’est pas le fils d’Amos, le prophète de race royale, tel qu’il fut dans les jours de sa jeunesse, — celui-là est le personnage qu’ont peint Michel-Ange et Raphaël, — c’est bien en revanche Isaïe tel qu’on peut se le figurer au terme de sa longue existence, lorsqu’il fut mis à mort par Manassé. Cette forme de vieillard chancelant a été donnée au prophète pour signifier sa longévité extraordinaire, — Isaïe mourut à cent trente ans, — et la longue durée de son ministère prophétique de soixante-quatre années. Cette forme n’est pas seulement d’un vieillard, elle est aussi presque d’un esclave ; cela signifie l’esclavage de la parole divine, dont Isaïe fut l’interprète fidèle et héroïque jusqu’à la mort. Cette forme est d’un aveugle enfin, et cette cécité exprime le caractère particulier du génie d’Isaïe. Ce qui le distingue des autres prophètes en effet, c’est qu’il fut plutôt un révélateur qu’un visionnaire. Sauf le jour où il contempla Dieu entouré des chérubins de feu et où l’un d’eux lui posa sur les