Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/357

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provisoire, M. Thiers reste le chef de l’état ; mais, quoiqu’il continue à présider le conseil des ministres, il n’est plus tout à fait le chef du ministère. C’est encore lui dont l’avis a le plus de poids dans le secret du conseil, c’est encore lui, si l’on veut, qui ordonne les plans de campagne parlementaires ; mais ce n’est plus lui qui les exécute, ce n’est plus lui qui commande en personne sur le champ de bataille : il n’y est plus représenté que par ses lieutenans. Or l’exercice personnel du commandement est la principale attribution d’un premier ministre. Dans la stratégie parlementaire, le commandement véritable appartient à celui des chefs qui prend part à la lutte et qui expose lui-même sa poitrine au feu.

C’est ainsi que les choses se passent dans tous les vrais gouvernemens parlementaires, et la commission des trente, en en décidant autrement, a montré qu’il s’agissait moins pour elle d’appliquer les vrais principes de la responsabilité ministérielle que de satisfaire sa rancune personnelle, et d’affaiblir l’influence redoutable d’un homme. On ne commande pas une armée par procuration, on ne dirige pas un ministère parlementaire du fond de son cabinet. Ce sont les résolutions prises sur place et sous l’aiguillon des événemens qui sont de beaucoup les plus importantes et les plus décisives. La présence réelle du chef du gouvernement est surtout nécessaire dans une assemblée divisée qui ne sait ni ce qu’elle veut ni ce qu’elle peut, qui flotte au hasard de ses impressions journalières, qui a besoin de recevoir une impulsion vigoureuse d’une volonté plus forte que la sienne ; elle est indispensable avec un ministère qui est la représentation fidèle de cette assemblée, et qui n’a pas lui-même une opinion bien arrêtée, ni une politique bien définie. Dans ces conditions, le gouvernement se résume forcément dans la personne du président du conseil, et en l’exilant du parlement on n’assure point, comme on se l’imagine, la responsabilité ministérielle : on fait seulement qu’il n’y a plus de gouvernement parlementaire ni de ministère sérieusement responsable.

C’est là pour le gouvernement une difficulté et un danger de plus ajoutés à tant d’autres. D’après la bizarre législation de la commission des trente, M. le président de la république pourra bien à l’occasion venir prononcer devant l’assemblée un ou deux discours médités et préparés ; il ne lui sera plus permis de prendre part aux délibérations, c’est-à-dire de faire acte de gouvernement. Il parlera, pour ainsi dire, après coup, sur une thèse réglée d’avance, en vertu d’une résolution collective prise par le conseil des ministres ; la parole suivra l’acte au lieu de le précéder et de l’annoncer. Nous ne voudrions pas faire de comparaisons irrévérencieuses et indignes de la haute situation du chef de l’état ; il semble