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II

Le gouvernement a-t-il trop présumé du patriotisme et de la sagesse du parti conservateur ? On pourrait le croire, à voir la manière dont ceux qui se disent les chefs de ce parti ont répondu à ses avances. Tandis que le gouvernement sacrifiait toutes ses convenances et même une part de sa sécurité à l’espoir de la conciliation, l’opposition monarchique est restée aussi exigeante et aussi intraitable que jamais. Les belles promesses de la commission des trente n’ont rien changé à ses dispositions hostiles. Les chefs du gouvernement de combat n’ont renoncé, paraît-il, à aucune de leurs espérances, et ils n’ont pas négligé une seule occasion de montrer au président qu’il s’était abusé sur leur compte, s’il avait cru pouvoir regagner leurs bonnes grâces. Les hommes qui, lors de la discussion du projet des trente, se posaient en sages médiateurs entre la monarchie et la république, et célébraient d’un ton presque lyrique les bienfaits de la trêve nouvelle qui venait d’intervenir entre le gouvernement et les partis, ces mêmes hommes rentraient dès le lendemain dans les rangs de l’opposition la plus irréconciliable. La veille, ils faisaient les bons apôtres, ils s’attendrissaient éloquemment sur les malheurs de la France, et lui promettaient solennellement de ne rien faire qui pût troubler son repos ; le lendemain, ils reniaient toutes ces protestations pacifiques, et ne craignaient plus de guerroyer tout à leur aise, sans se soucier en aucune façon des inquiétudes qu’ils pouvaient jeter dans le pays. La veille, ils se vantaient avec hauteur d’être les seuls vrais amis du gouvernement ; bien plus, ils se proclamaient ses libérateurs, car ils l’avaient, disaient-ils, arraché à l’odieuse domination du parti radical ; le lendemain, ils se donnaient, comme de coutume, le plaisir innocent de le contrarier, de l’ébranler, de l’attaquer à tout propos ; ils recommençaient, comme par le passé, à voter invariablement contre lui, et ils laissaient encore aux radicaux l’honneur de le défendre contre leurs violences. Deux fois en une semaine, le gouvernement a failli périr sous les coups des conservateurs, et cela lorsqu’il venait d’acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance et à l’estime du pays !

Voilà d’étranges conservateurs, il faut en convenir. Si tous étaient pareils, ce serait à rougir de l’épithète accolée par M. Thiers au nom de la république. Ce qu’il y a de plus triste et de plus humiliant, c’est que ces prétendus conservateurs n’ont pas tous conscience du mal qu’ils peuvent faire et des dangers qu’ils font courir à la cause de l’ordre. C’est une très vieille habitude chez les conservateurs