Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/438

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Le Français entreprit de questionner Nazli pour éclaircir l’alarmante obscurité de cette lettre ; mais la vieille et lui n’arrivaient pas à se comprendre. Il dut attendre, dans un état d’impatience qu’on s’explique sans peine, l’heure assignée pour le rendez-vous. Quand ils arrivèrent en vue de la Maison des Roses, la lune se levait ; la nuit était belle et un peu fraîche, car l’automne venait de commencer. L’esclave ouvrit la porte du jardin, fit signe à Maimbert de se cacher dans l’ombre, le long de la muraille, et le laissa seul. Elle traversa la pelouse et se dirigea vers la maison. Dans toute l’habitation, on n’entendait pas un bruit, on ne voyait pas une lumière. Elmas était déjà prête et vint au-devant de Nazli. Sans rien dire, les deux femmes s’engagèrent dans les allées du jardin que la lune n’éclairait pas encore ; mais à moitié chemin de la porte, la cadine sentit que les forces allaient lui manquer ; le froid de la nuit l’avait surprise ; elle dut s’asseoir sur le piédestal de la statue, près de l’étang. Revoir Maimbert, c’était la dernière joie qu’elle se promettait en ce monde ; elle crut un moment que cette joie lui serait refusée. — D’ici à la porte, dit-elle à Nazli, la distance est trop grande ; jamais je ne pourrai aller jusque-là — Cependant, si son corps épuisé était incapable d’un nouvel effort, la maladie n’avait pas eu de prise sur son âme énergique. — Il faut à tout prix que je le revoie, reprit-elle. Assure-toi que tout est tranquille dans le jardin et aux abords de l’habitation, puis va chercher le Franc et amène-le ici ; laisse la porte entre-bâillée ; en cas d’alarme, il pourra toujours s’enfuir.

La Maison des Roses semblait endormie ; cette apparence était trompeuse. Nedjibé avait su que Nazli était allée chez Maimbert ; elle avait en même temps constaté la disparition de la clé du jardin. Tout cela lui fit deviner une partie des projets de sa rivale ; elle crut même qu’Elmas avait peut-être l’intention de s’enfuir cette nuit-là ou la suivante. Nedjibé ne dit rien au bey ; profitant des pleins pouvoirs qu’il lui avait donnés, elle disposa tout pour assurer le succès de ses plans de vengeance. Il y avait dans l’appartement de Djémil un grand salon inoccupé dont les fenêtres donnaient à la fois sur la route et sur le jardin ; on pouvait apercevoir de là les environs de la petite porte et une partie de la pelouse. Ce salon devint le poste d’observation de la fille de l’imam ; elle ordonna au vieux gardien Tossoun de se tenir prêt dans la pièce voisine. Vers onze heures du soir, elle vit Maimbert, conduit par Nazli, s’arrêter devant la petite porte, et Elmas sortir de chez elle pour aller au-devant de lui. Appelant le gardien, elle voulait lui enjoindre de réveiller ses camarades et d’arrêter la fugitive quand elle franchirait la porte du jardin ; mais la clarté de la lune, qui dépassait