Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/46

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Singapour, Manille et Saigon. Les nouvelles ne faisaient pas à cette époque sur les ailes du télégraphe le tour du monde en quelques heures. C’étaient nos capitaines qui, à la sueur de leur front, « torchant de la toile, » abordant de nuit aussi bien que de jour les passages les plus délicats, devaient apporter la pâture impatiemment attendue par la curiosité publique. C’était aussi à eux, à la connaissance qu’ils avaient acquise de ces pays lointains, qu’on s’adressait pour avoir le sens et la véritable portée des événemens. On les appelait à Paris, on les interrogeait, on les écoutait, revenant de Smyrne, avec cet intérêt qu’obtiendrait à peine aujourd’hui un voyageur descendu des plateaux où se forment les sources du Nil. Il n’y avait point à craindre que M. de Viella desservit auprès de Louis XVIII la cause de l’insurrection grecque. Ce serviteur fidèle des petits-fils de saint Louis avait pris en horreur la férocité musulmane. « On pouvait espérer, écrivait-il au ministre le jour même de son arrivée à Toulon, que la fin tragique du favori tout-puissant Haled-Effendi, ennemi acharné des chrétiens, et la chute du ministère composé de ses créatures amèneraient un changement dans le système politique de la Porte, mais ce résultat se fait encore attendre. On en attribue la cause à l’influence toujours subsistante de Regib-Pacha, musulman fanatique, espèce de forcené dont les conseils violens ont provoqué l’armement en masse de la population turque et le massacre de plusieurs milliers de Grecs. »

Promu au grade de contre-amiral le 4 août 1824, nommé membre du conseil d’amirauté le 11 août, créé comte par ordonnance du 10 décembre 1828, M. de Viella a dignement représenté, dans le corps où on le vit reparaître après une absence de plus de vingt ans, la glorieuse marine dont les derniers débris avaient péri à Quiberon. Il était au nombre des officiers qui étaient rentrés dans le corps de la marine en 1815, mais non pas de ceux qu’on appelait avec ironie des rentrans ; il savait son métier, et par le nom de rentrans l’opinion voulait désigner ceux qui avaient oublié le leur. Admis à la retraite le 1er septembre 1830, il est mort à Paris le 24 mai 1840, à l’âge de soixante-seize ans.

Son successeur au commandement de la station du Levant, le capitaine de Rigny, n’était pas un philhellène, il ne l’était pas du moins au même degré que l’amiral Halgan. L’esprit froid et positif de ce capitaine, en qui germait déjà l’homme d’état, ne donnait pas de place au sentiment dans le domaine de la politique. Les jugemens du chevalier de Rigny sur les affaires de la Grèce n’en ont que plus de poids, car on ne saurait les accuser d’avoir été influencés par l’enthousiasme. Voici de quelle façon le commandant de la Médée appréciait, le 13 février 1823, la situation qu’avaient