Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/482

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situation de fermiers contre celle de propriétaires, il y a une autre catégorie, celle des paysans pauvres. Ceux-là qui ne cultivent qu’un lopin de terre autour de leur maison, et dont le revenu ne saurait suffire à leurs besoins, sont restés assujettis à la nécessité de louer leurs bras pour vivre, sans que le bénéfice de leur travail puisse les mettre en mesure d’acquérir la propriété de leur petite exploitation. Ce sont là les paysans qui sont qualifiés du nom de hunsmænd en Danemark ; ce sont les prolétaires agricoles que l’Internationale veut rallier à sa cause en leur montrant dans la destruction du capital et le partage de la propriété l’abolition de cette force qui les maintient dans une condition de dépendance. Là est le péril. Si le Danemark n’est pas un pays industriel, en revanche il est agricole au premier chef. Produisant avec une population de 1,700,000 âmes de quoi nourrir un nombre sextuple d’individus, il exporte une énorme quantité de grains et de bestiaux. C’est dans l’élément rural qu’il trouve sa richesse et sa force. Sans doute les campagnes ne sont pas encore sérieusement entamées par la propagande des sectaires ; mais cette influence s’est déjà manifestée dans quelques-uns des plus pauvres districts ruraux du Jutland, et c’est là un symptôme dont il serait imprudent de ne pas tenir compte.

Jusqu’à présent, c’est surtout dans les villes que le mal a fait des ravages. Au commencement de 1872, les réunions socialistes se succédaient rapidement. Ce qu’on y mettait en question, ce n’étaient plus uniquement les rapports du travail et du capital ; c’était la forme du gouvernement, la constitution de l’église, de la famille, de la propriété. « Le charlatanisme ecclésiastique, — le Christ contre l’église et les prêtres, — le socialisme contre la hiérarchie, la royauté et l’administration, » tels étaient les sujets que traitaient les orateurs affiliés à l’Internationale. Au mois d’avril, une grève se produisit parmi les ouvriers maçons de Copenhague et dura pendant plusieurs semaines. A cette occasion, l’Internationale parvint à provoquer certains désordres dans la ville de Copenhague, ordinairement si calme. « La mesure est comble, » disait le journal socialiste, et il invitait les ouvriers de la capitale à se rassembler le dimanche 5 mai sur une vaste esplanade située aux portes de la ville pour qu’on pût compter « tous ceux qui veulent prendre part à la lutte engagée contre le capital. »

Le gouvernement pensa qu’une telle manifestation ne pouvait pas être tolérée. Par une proclamation signée du maître de police, il crut devoir l’interdire en se fondant sur l’article 88 de la constitution danoise, qui lui donne le droit de défendre les réunions en plein air lorsqu’elles sont de nature à troubler l’ordre public. Cependant les meneurs voulurent bon gré mal gré donner suite à la démonstration projetée, et l’on fut obligé d’arrêter les principaux d’entre eux. Après trois sommations demeurées sans résultat, la police fit évacuer la place et les allées