Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/512

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nées. Pendant de longues et douces années, sa vie s’était écoulée calme et laborieuse dans la belle vallée de Lexington, tout à ses travaux de professeur, et sans les terribles événemens qui le rappelèrent dans les camps et révélèrent ses talens militaires il fût resté l’obscur et excentrique maître de mathématiques, le rigoureux major-instructeur, le sombre et fervent elder (ancien) de l’église presbytérienne ; mais la valeur de cette nature systématique, juste et rigide à l’excès, avait été reconnue par ses supérieurs, et, appelé à Richmond, il avait été chargé par le gouvernement d’y former les nouvelles recrues, puis nommé colonel et envoyé commander une brigade d’infanterie à Harper’s Ferry.

L’apparence du nouveau colonel fit sur ses soldats un effet aussi étrange que lorsqu’à Lexington elle excitait l’hilarité de ses élèves. Rien en lui ne dénotait l’officier, le commandant. Son uniforme de simple soldat, sans galons et mal porté, son air distrait, sa gaucherie et sa réserve, provoquaient le sourire. À cheval, sa tournure était plus lamentable encore : il montait avec de trop courts étriers et ses mouvemens étaient des plus disgracieux. Telle était l’étrange figure qui allait bientôt devenir l’idole de ses soldats, et dont le nom, associé à celui de sa fameuse 1re brigade, restera impérissable dans les annales de la guerre. Composée de la fleur de la jeunesse de Virginie, qui était accourue tout entière à l’appel de son pays, cette brigade confondait dans ses rangs les noms les plus illustres avec les plus obscurs. Tous avaient voulu servir ; des enfans de quinze ans coudoyaient de vieux soldats du Mexique, et cet enthousiasme qui les réunissait en fit rapidement de véritables vétérans, les soutint pendant quatre ans à travers les plus terribles épreuves. Ce qu’il leur fallait pour utiliser leurs dispositions, ils le trouvèrent chez Jackson.

La lutte, comme nous l’avons dit, s’était sérieusement engagée en Nord-Virginie. Trois colonnes fédérales s’avancèrent et rencontrèrent les confédérés, commandés par Johnston et Beauregard, dans les environs de Manassas. Une action sanglante commença. Les confédérés, assaillis de trois côtés, faiblissaient devant le nombre des assaillans. Le général Bee, au désespoir, galopa, couvert de poussière et de sueur, vers Jackson, s’écriant : « Général, ils nous repoussent ! » Jackson, les yeux étincelans de ce feu qu’on ne leur connaissait que les jours de bataille, mais le visage impassible, répondit froidement : « Alors nous leur donnerons de la baïonnette. » Son calme agit comme par enchantement sur ses hommes découragés et sur Bee, qui leur cria : « Regardez Jackson, qui résiste là comme un mur de pierre (stonewall) ; tenons ferme jusqu’à la mort ou la victoire, » — puis tomba mortellement atteint, tandis que les 3,000 baïonnettes de Jackson arrêtaient l’infanterie ennemie et