Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/535

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l’avenir était bien loin d’égaler celle qu’il cherchait à conserver autour de lui. Depuis longtemps, il regardait la situation comme presque désespérée. Son armée était fort diminuée, et les renforts n’arrivaient pas, tandis que celle de Grant au contraire augmentait de jour en jour. Il était maintenant le seul espoir de la confédération. Aussi de tous côtés venait-on le supplier de ne point exposer une vie si précieuse. Les soldats le suivaient des yeux avec adoration, et chaque fois qu’il sortait de sa tente, d’immenses acclamations s’élevaient sur son passage ; tous étaient convaincus que la cause du sud ne pouvait succomber tant qu’elle resterait entre ses mains. Cette confiance illimitée, que son devoir lui interdisait d’ébranler, était pour Lee une source de cruelles souffrances. Sa clairvoyance, sa grande expérience militaire et son extrême modestie ne lui laissaient aucun doute sur l’imminence du péril qui l’attendait à la reprise des hostilités. Les recrues qu’il demandait avec instances n’arrivant toujours pas, il continuait d’opposer à son terrible adversaire les troupes qui lui restaient. Ces vétérans de la guerre étaient devenus une véritable petite armée d’élite, dévoués corps et âme à leur chef idolâtré. Ils avaient depuis longtemps appris à connaître les trésors de bonté et de douceur cachés sous cet aspect grave et presque austère ; ils savaient que les moindres soldats étaient autant à ses yeux que les officiers-généraux, qu’ils étaient reçus avec la même courtoisie, que leurs souffrances comme leurs privations étaient les siennes. Les fatigues qu’ils avaient traversées ensemble n’avaient nullement changé cette belle et martiale figure. Il passait ses journées entières à cheval, la plus grande partie de ses nuits à écrire. Un visiteur anglais raconte qu’arrivant inopinément un jour au camp confédéré, et étant invité à dîner à la table du général en chef, il trouva que le repas ne consistait qu’en rations de pain de maïs et en un petit morceau de lard posé sur un plat de choux. Remarquant qu’aucun des convives, — c’était l’état-major, — n’acceptait de ce lard, quoiqu’il fût courtoisement offert à tous par le général, il n’en prit pas non plus, et constata qu’il était desservi intact. Le frugal repas terminé, comme il demandait aux officiers la raison de leur unanime abstention, il lui fut répondu : « Nous avions emprunté le morceau de viande en votre honneur, et nous avions promis de le rendre. »



V.


Le moment approchait où un conflit fatal devait décider du sort de la confédération. Sur d’autres points de la Virginie, les affaires du sud avaient été de mal en pis durant cet hiver de 1864-65.