Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/541

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d’une voix tremblante d’émotion : « Nous avons traversé toute la guerre ensemble ; j’ai fait de mon mieux pour vous ; mon cœur est trop plein pour vous en dire plus. » Il ne put continuer, et rentra dans sa tente.

La conduite des vainqueurs fut pleine d’égards pour les vaincus. Ils vinrent en aide à leurs souffrances et partagèrent leurs rations avec les vétérans qu’il leur avait fallu quatre années pour réduire. Le lendemain, l’armée de Nord-Virginie, qui ne comptait plus en tout que 26,000 hommes, sur lesquels 7,800 seuls portaient encore des armes, se rendit, et la guerre était terminée, Johnston ayant peu après mis bas les armes aux mêmes conditions que son général en chef.

Le moment vint où Lee dut se séparer de ses soldats. Il leur dit quelques simples mots d’adieu, et, serrant la main de tous ceux qui l’approchaient, il partit sur son fidèle cheval de bataille, le vieux Traveller, qui cette fois le portait, prisonnier sur parole, à Richmond, escorté par un détachement de cavalerie fédérale. Tout le long de la route, les témoignages de sympathie lui furent prodigués. Les malheureux habitans du pays, depuis si longtemps appauvris, avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour recevoir dignement leur bien-aimé général ; mais rien ne put le décider à enfreindre ses habitudes d’austérité militaire et à coucher ailleurs que sur la dure, enveloppé dans son manteau. La vue de Richmond, où habitaient depuis quatre ans sa femme et ses filles, lui fut un cruel spectacle. Quelques jours auparavant, une grande partie de la ville avait été incendiée et n’offrait plus que des ruines noircies et fumantes. En un instant, il fut reconnu, et tous les habitans se précipitèrent au-devant de lui. Hommes, femmes, enfans, se jetaient sur son passage, embrassant ses genoux, ses pieds et jusqu’à son cheval. Luttant contre son émotion, il se dégagea avec mille peines et se réfugia dans sa maison, d’où il ne sortit plus que le soir. Ce fut alors qu’on put apprécier toute la grandeur de son caractère. Quelle que fût son affliction, on ne lui entendit jamais exprimer un sentiment d’amertume contre ses vainqueurs ; il donnait l’exemple de la modération et de la charité chrétienne aux jeunes gens qui l’entouraient, et qui étaient bien loin de montrer la même douceur. Chaque jour, en toute circonstance, par la dignité de sa résignation, il encourageait ses compatriotes à supporter virilement leur sort, et lorsqu’il les entendait projeter de quitter leur pays vaincu pour une terre étrangère, il leur rappelait que, s’ils aimaient leur patrie, leur devoir était d’y rester afin de panser ses blessures. Lui-même y travailla jusqu’à son dernier jour, consacrant sa vie à ses jeunes concitoyens, refusant les positions considérables qui lui furent proposées dans le nord comme dans le