Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/543

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chaque année de prendre de courtes vacances pour retremper ses forces dans quelques eaux des montagnes de la Virginie. Son excessive modestie lui rendait alors presque douloureux les témoignages de respect et d’admiration qu’on lui prodiguait sur son passage. Ce fut au milieu de ses laborieuses occupations que la mort vint le chercher. Rentrant un soir d’octobre 1870 d’une fatigante séance, il fut frappé de paralysie au moment où, se mettant à table avec les siens, il prononçait les grâces. Pendant quelques jours, sa famille espéra encore. À de rares momens, il parlait de batailles, de sièges. « Pliez ma tente, appelez Hill, » furent ses dernières paroles. Le 12 octobre, le vaillant soldat expirait.

Durant trois jours, des milliers de personnes vinrent regarder une dernière fois les restes de celui qu’ils avaient tant aimé. Le 15 octobre, il fut enterré dans la chapelle du collège, sans aucun discours, suivant sa volonté expresse, mais suivi par une foule innombrable et désolée, par des députations de toutes les villes de Virginie et des législatures du sud. Derrière le cercueil, porté par les professeurs du collège, suivait son vieux coursier gris, fidèle compagnon de tous ses dangers. La ville de Lexington était entièrement tendue de noir, et dans toutes les villes du sud des sermons furent prononcés, d’immenses meetings tenus pour témoigner de la profonde douleur que causait cette perte nationale.

Un écrivain nordiste s’exprimait ainsi quelques jours après : « Il vécut pour montrer au monde comment, malgré la défaite et l’insuccès, un soldat pouvait inspirer chez ceux pour lesquels il combattait un tel amour et une telle vénération, et chez ses vainqueurs une admiration si grande, qu’aucun succès n’en valut jamais de pareils à prince, guerrier ou potentat. Sa réputation sans tache gagnera chaque jour une nouvelle grandeur, et le temps n’est pas éloigné où son nom sera revendiqué non-seulement comme la propriété d’une fraction du pays, mais comme l’héritage d’un peuple entier et uni. » Nous ne pouvons mieux terminer le récit d’une telle vie qu’en lui appliquant les paroles du vieil auteur anglais Jeremy Taylor qui furent citées dans plusieurs oraisons funèbres sur la mort du général Lee. « Il vécut comme nous devrions toujours vivre, il mourut comme le voudrais mourir. Sa mort fut telle qu’elle ne vint pas trop tôt, et sa vie fut si bienfaisante qu’il n’aurait pu vivre trop longtemps. La mort sanctifie la mémoire de celui dont l’excellence fut telle que ceux qui ne regrettent point sa mort ne peuvent censurer sa vie ; quant à ceux qui le pleurent, ils sentent qu’ils ne pourront jamais le louer assez haut. »

Blanche Lee Childe.