Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/550

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


grecque. Les Étrusques avaient bien accueilli ces fables sur les enfers, qui flattaient leur imagination sombre, et Charon était devenu une de leurs divinités les plus importantes ; elles n’étaient pas moins populaires dans la Grande-Grèce, depuis qu’on avait fait du lac Averne une des portes du royaume d’Hadès. Des deux côtés, elles devaient arriver vite aux Romains. Le théâtre dut aussi servir beaucoup à les répandre ; il en était souvent question dans les tragédies de Sophocle et d’Euripide, qu’on transportait sur la scène de Rome, et, quoique ces imitations ne nous soient parvenues qu’en lambeaux, on a remarqué que, lorsqu’il est question des enfers dans les pièces qui leur servent de modèles, les écrivains latins reproduisent l’original avec complaisance, et que même ils ne se font pas faute d’y ajouter. On croit d’ordinaire, sur la foi de ces descriptions, que tous les Romains se figuraient la vie future comme la décrivaient les poètes, et que c’était chez eux la croyance de tout le monde qu’après la mort les âmes se rendent dans le Tartare ou dans l’Elysée ; il n’est pas sûr pourtant que ces légendes aient obtenu autant de crédit qu’on pense. Ce qui en était le plus généralement accepté, c’étaient certains détails qui avaient frappé les imaginations, par exemple le passage de la barque fatale et l’existence du nautonier des morts. Dans des tombeaux découverts à Tusculum et à Préneste, et qui remontent aux guerres puniques, on a trouvé des squelettes qui tenaient encore dans les dents la pièce de monnaie destinée à payer Charon de sa peine ; mais il est plus douteux que le reste de la légende ait occupé beaucoup de place dans les croyances du peuple. Il n’est guère question du Tartare et de l’Elysée que dans quelques inscriptions en vers, et le plus souvent elles n’y semblent être que des réminiscences poétiques auxquelles on attache peu d’importance. Un certain Petronius Antigenides, après avoir décrit sa vie dans son épitaphe, nous raconte en vers élégans qu’il est en train de parcourir les demeures infernales, qu’il se promène le long de l’Achéron, à la lueur des astres sombres qui luisent sur le Tartare ; puis il ajoute, en parlant de son tombeau : « Voici ma demeure éternelle ; c’est ici que je repose, et j’y reposerai toujours. » La contradiction est manifeste : si Petronius ne doit pas quitter sa tombe, il est clair qu’il ne visitera jamais le Tartare et l’Achéron ; mais il parle en poète, et ces expressions ne sont chez lui qu’une sorte de langage convenu qu’il ne faut pas prendre à la lettre.

La philosophie n’arriva que très tard à Rome, et, quand à son tour elle s’occupa de la vie future, elle trouva un public préparé à ses leçons par ce long travail populaire. Les croyances anciennes avaient jeté dans les esprits des racines si profondes, on les