Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/558

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


curieuse ; elle nous annonce déjà le système qu’il va suivre dans toutes ses descriptions : à côté des inventions des plus anciennes mythologies, qu’il a grand soin de conserver, — des Titans, des Gorgones, des Harpyes, des Centaures, de l’hydre de Lerne, qui pousse d’horribles sifflemens, de la Chimère armée de flammes, des Songes qui se cachent dans les branches d’un orme immense, il place des allégories dont quelques-unes sont évidemment d’un autre âge, — la discorde, la guerre, la pauvreté, la faim, la vieillesse, les pâles maladies, les remords vengeurs et même les joies malsaines de l’âme (mala mentis gaudia) qui toutes abrègent la vie et pourvoient l’enfer d’habitans. La porte franchie, toutes les difficultés ne sont pas vaincues, il faut encore passer les fleuves infernaux. Ces fleuves, qui chez Homère arrosent le pays des morts, l’entourent neuf fois chez Virgile pour en défendre l’accès. Le poète s’est bien gardé d’omettre le vieux nautonier Charon, dont le nom était si populaire ; il le représente comme un vieillard énergique, grossièrement vêtu, avec une barbe longue et négligée et des yeux qui lancent des flammes. Les morts se pressent autour de lui « aussi nombreux que tombent dans les forêts les feuilles desséchées aux premiers froids de l’automne. » Tous demandent à passer les premiers, « tous tendent les mains avec amour vers la rive opposée : » c’est là qu’ils doivent enfin trouver un séjour tranquille après les orages de la vie. Les premiers peuples, nous l’avons vu, faisaient de la tombe l’asile du repos éternel, et ils concluaient naturellement qu’on n’en peut jouir que si l’on a été enseveli. Plus tard, on l’a placé dans les enfers, mais cette seconde opinion, quoique fort différente de l’autre, s’est accommodée de quelque façon avec elle ; tout en admettant que le tombeau n’est plus la demeure où l’âme et le corps habitent ensemble pendant l’éternité, on a maintenu la nécessité de la sépulture. Il faut avoir été enseveli pour passer le Styx, et ceux qui n’ont pas obtenu sur la terre les derniers honneurs doivent se résigner à errer cent ans le long du rivage avant d’être admis dans la barque sombre. C’est un exemple curieux de la persistance obstinée des vieux préjugés et de la manière habile dont ils savent se glisser et se faire une place dans les croyances nouvelles et contraires.

Au-delà du Styx commencent véritablement les enfers. Enée y rencontre d’abord le tribunal devant lequel toutes les âmes doivent comparaître. Minos, entouré de jurés qu’il a tirés au sort comme un préteur romain, interroge les morts sur leurs actions. Virgile a dû accepter avec empressement cette idée, que dans l’autre vie au moins chacun est traité comme il le mérite, et que l’homme y trouve enfin la justice à laquelle il a droit. Il faut avouer pourtant que les