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LA
PROPRIETE PRIMITIVE
ET LES ALLEMANDS EN SUISSE

Entre la situation des esprits à la fin de ce siècle et à la fin du siècle dernier, le contraste est poignant. Alors les hommes de toutes les classes étaient avides de réformes et remplis d’espérances. Convaincu de la bonté native de notre espèce, on croyait que, pour lui assurer la liberté et le bonheur, il suffisait de corriger ou plutôt d’anéantir les institutions du passé, qui avaient produit l’asservissement et la misère du peuple. « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers ! » s’était écrié Jean-Jacques. Le XVIIIe siècle et la révolution française avaient répondu : « Brisons ces fers, et sur les débris régnera la liberté universelle. Les peuples sont frères, les tyrans seuls les arment les uns contre les autres ; renversons les oppresseurs, et la fraternité des nations s’établira. » Enivré de ces flatteuses illusions, on croyait voir s’ouvrir une ère nouvelle de justice et de félicité pour l’humanité émancipée et rajeunie. Aujourd’hui nous parlons encore de réformes, mais c’est le cœur attristé, car nous n’avons qu’une faible confiance dans l’efficacité finale de ces tentatives. Nous avons aboli les castes et les privilèges, nous avons inscrit partout le principe de l’égalité devant la loi, nous avons donné le suffrage à tous ; mais voilà qu’on réclame maintenant l’égalité des conditions. Nous pensions n’avoir à résoudre que des difficultés de l’ordre politique, et c’est la question sociale qui surgit avec ses obscurités et ses abîmes. Il n’y a plus de tyrans, les trônes sont renversés, ou les rois qui restent sont liés par des constitutions qu’ordinairement ils respectent ; eh bien ! au lieu des querelles des princes et des compétitions dynastiques, nous avons