Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/608

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


rurale a été dévorée par le manoir, au point qu’il n’en est rien resté, sauf l’association religieuse, la paroisse (vestry). De là provient l’abaissement profond des classes laborieuses de la campagne, qui ne commencent à s’éveiller que pour entrer aussitôt en lutte contre ceux qui les emploient.


I

Jamais il n’y a eu de démocratie plus radicale que celle qui existe depuis mille ans dans la Suisse primitive ; on ne peut même la concevoir appliquée d’une façon plus absolue. Dans les cantons d’Uri, de Schwytz, de Glaris, dans les deux Appenzells, et dans les deux Unterwalden, le peuple se gouverne lui-même, directement, sans l’intermédiaire d’aucun corps représentatif. Au printemps, tous les citoyens majeurs se réunissent en une assemblée unique, en plein air, pour voter les lois et nommer les fonctionnaires chargés d’en assurer l’exécution. C’est l’ancien champ de mai des Germains, où tous les guerriers arrivaient en armes, et où les décisions se prenaient par le wapentak, c’est-à-dire par le choc des épées. Aujourd’hui encore les habitans d’Appenzell, Rhodes extérieures [1], se rendent à l’assemblée générale, une année à Hundwyl et l’autre à Trogen, tous portant à la main un vieux sabre ou une antique rapière du moyen âge, qui forme le plus bizarre contraste avec leurs vêtemens de drap noir et leur parapluie de famille. Ces assemblées s’appellent landesgemeinde, c’est-à-dire « commune du pays, » « commune nationale, » désignation parfaitement juste, qui fait entendre que tout le pays ne constitue pour ainsi dire qu’une seule commune. Il en était ainsi à l’origine. Les documens historiques nous montrent aux premiers temps du moyen âge des tribus alamanes occupant, l’une le territoire d’Unterwalden, l’autre celui d’Uri, la troisième celui de Schwytz, comme une seule marche indivise. Plus tard, quand différens villages se sont formés, ils ont constitué des communes séparées et autonomes ; mais la grande commune cantonale avec l’assemblée générale de tous les habitans, la landesgemeinde, s’est maintenue. Voilà donc un mode de gouvernement complètement libre et démocratique. Ce self-govermnent

  1. Le canton d’Appenzell se divise, comme on sait, en deux demi-cantons, les Rhodes intérieures et les Rhodes extérieures. Le mot Rhoden désigne une institution très ancienne et très curieuse. Chaque Rhode est formée par groupe d’un certain nombre d’habitans plus ou moins dispersés dans tous les villages, qui se réunissent pour choisir les députés aux deux conseils et pour administrer quelques propriétés collectives. La Rhode correspond donc au clan, seulement cette espèce de corporation politique n’est pas attachée à une partie déterminée du territoire. Cette institution, qui n’est point sans quelques rapports avec la gens romaine, remonte à la plus haute antiquité.