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trop de peines c’est tout autre chose lorsqu’il veut aborder un genre plus élevé. Son Haydée n’est qu’une figure de keepsake, une blonde poupée vêtue de gaze, ruisselante de perles, d’est, une Orientale de fantaisie et de serre chaude, dont la fraîcheur fragile et printanière n’a jamais reçu les chaudes caresses du soleil du midi, On voit bien qu’elle est. de la même race que cette dame en robe rose, entre deux âges, que le peintre a péniblement, transformée en jeune fille malgré ses cheveux, grisonnant et ses traits flétris, savamment dissimulés dans le vague, d’un clair-obscur cotonneux ou d’une lumière blanche et nuageuse. Qui oserait dire que M. Chaplin manque d’idéal ? Il en a au contraire une provision inépuisable au service des beautés mûres qui veulent se rajeunir, soit avec des cheveux blond-cendré, soit avec une gorge de lis et de roses.

M. Bertrand, qui n’a jamais pu retrouver le succès de sa Virginie roulée par les flots, renonce cette année à ces tableaux de femmes noyées dont il a depuis longtemps épuisé la veine. Il ne veut pourtant pas retomber dans l’ornière classique ou dans les nudités modernes parées de noms mythologiques qui sont la grande ressource des peintres sans imagination. Il reste fidèle à ses tendances romantiques, et continue à prendre parti pour les modernes contre les anciens. C’est aux contes de Perrault qu’il emprunte le sujet de sa toile principale, Cendrillon est mélancoliquement assise par terre, toute seulette, au coin de l’âtre. C’est le livret du moins qui nous l’apprend, car rien ne dénote ici la Cendrillon de la légende, ni ce visage blanc, terne et froid, qui ne dit rien an spectateur, et qui ne porte même pas l’empreinte de l’ennui, ni ce corps raide, maladroitement, et incommodément posé, ni la cheminée aux chambranles revernis à neuf, ni l’âtre où figure pour la forme un petit tas de cendres qui n’ont jamais brûlé. Ce n’est qu’un mannequin sans vie et sans couleur dans une chambre en carton peint. — L’Idylle, du même auteur, représente une petite fille nue, accroupie dans une forêt, au pied d’un grand arbre, les genoux dans les mains, tenant un petit arc et une flèche dont elle vient de percer un oiseau gisant à ses pieds, Ce tableau, ainsi que l’autre, est sans charme et sans esprit, comme sans couleur.

M. Bouguereau du moins est un peintre ; il possède à merveille toutes les habiletés du métier ; il a du goût, de l’esprit, de la science, et une facilité de composition si grande que ses tableaux semblent venus, d’un seul jet, sans hésitations, tâtonnemens ni retouches. Il a une facture lâche mais où rien ne semble lâché, une couleur froide et molle, mais juste dans ses valeurs relatives, un dessin sans vigueur, mais plein d’aisance, d’élégance et de sûreté. Ce peintre est le type le plus accompli et le plus séduisant de la médiocrité brillante et aimable. Son tableau de Nymphes et Satyres