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rappellent, avec plus de sévérité et peut-être avec moins de richesse, les anciens tableaux de M. Jules Breton. On y sent plus d’effort, plus de calcul, plus de recherche, pour tout dire en un mot moins de sincérité que chez M. Breton ; mais à bien des égards le sentiment est le même. Dans un champ nu, devant un vaste ciel rose éclairé des premières lueurs de l’aurore, un jeune laboureur alsacien, leste et dégagé, s’éloigne à grands pas, poussant gaîment sa charrue derrière ses grands bœufs à la charpente osseuse, qui se profilent étrangement sur le ciel ; des corbeaux s’abattent sur le devant du tableau dans le sillon qu’il laisse, il y a dans toute sa personne une légèreté, une souplesse, une élasticité juvénile qui s’accorde à merveille avec la fraîcheur matinale d’un coloris plus expressif encore que réel. Le soir est représenté par un vieillard courbé, vu de dos, assis sur un rouleau traîné par des bœufs, laissant pendre derrière lui sa toque de fourrures au bout de son bras fatigué, et exposant sa tête nue aux rayons du soleil couchant qui frisent son profil anguleux et sévère ; la silhouette des bœufs, plus originale encore que dans le tableau précédent, se dessine avec une véritable grandeur sur un ciel jaune et encore embrasé. L’effet est le même, et l’idée est différente ; tout concourt d’ailleurs à l’exprimer avec un remarquable ensemble. M. Marchal a deux qualités aujourd’hui bien rares : il pense avant de peindre, et il se donne la peine de peindre après avoir pensé.


IV

Après cette rapide excursion dans le jardinet vraiment par trop fleuri de la peinture de genre, c’est plaisir que de revenir à des sujets plus calmes, plus réels, plus sévères, en passant en revue la galerie des portraits. Il y a toujours une sorte de soulagement à laisser de côté les débauches d’imagination ou d’esprit où se complaisent beaucoup trop nos jeunes peintres, pour retrouver ce qui est l’âme même du grand art, c’est-à-dire l’étude de la figure humaine reproduite en elle-même et pour elle-même.

C’est encore, comme l’année dernière, Mlle Nélie Jacquemart et M. Carolus Duran qui se disputent la faveur du public. M. Cabanel, revenu d’Italie, revient aussi à sa vocation première, et expose deux remarquables portraits qui donnent lieu à de vives controverses. Ces trois artistes, excellent chacun dans son genre, nous font faire à peu près le tour de la moderne école française. Gustave Ricard, qui vient de mourir, eût été leur maître à tous ; mais leurs talens sont si différens qu’il est difficile de les comparer, et nous ne savons guère auquel des trois assigner là primauté. Ceux qui