Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/726

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Qu’allait-on faire maintenant ? On était au samedi : quelques députés amis de la paix comptaient encore sur le répit de la journée du dimanche, qui permettrait d’adoucir la crise, de l’empêcher d’aller jusqu’au bout ; mais la majorité, qui venait de triompher, ne voulait pas laisser quarante-huit heures à l’incertitude et à l’agitation ; elle décidait aussitôt qu’il y aurait une troisième séance du soir où l’on attendrait les communications que le gouvernement pourrait avoir à faire. C’était énergiquement conduit, il faut l’avouer. Le soir, ce qu’on pouvait aisément prévoir arrivait : M. Thiers envoyait sa démission de président de la république après avoir accepté la démission du ministère. Une dernière tentative était faite. On proposait de refuser la démission de M. Thiers ; cette fois la majorité contre le gouvernement était de trente voix. Alors la gauche se retirait, et la majorité, poussant jusqu’au bout sa victoire, nommait par 390 voix sur 392 votans le maréchal de Mac-Mahon président de la république. Ainsi en moins de quinze heures la crise avait parcouru toutes ses phases, elle était arrivée au dernier degré d’intensité, et elle venait de se dénouer. Avant minuit, le gouvernement de la France avait changé.

Ce n’est point une révolution, non sans doute, puisque c’est l’acte légal d’une assemblée qui reste la dépositaire de la souveraineté nationale ; c’est dans tous les cas, on nous permettra de le dire, un de ces actes qu’une assemblée, fût-elle investie de la puissance souveraine, ne risque pas sans péril, et qu’elle est tenue de justifier après les avoir accomplis sans considération pour les services rendus. Il est bien certain qu’en tout cela on a déployé un acharnement, une violence singulière à l’égard de celui qu’on a été trop heureux de trouver il y a deux ans pour négocier une paix qui était une douleur patriotique pour tous, mais qui l’était encore plus assurément pour celui qui acceptait de la signer au nom de la France mutilée. La reconnaissance, nous le savons bien, n’est pas la vertu des assemblées ni des peuples ; l’ingratitude n’est une vertu pour personne, et elle est quelquefois d’un mauvais exemple. Au point où en étaient venues les choses, M. Thiers ne pouvait éviter de donner sa démission, il aurait été obligé de soutenir des luttes constantes ou d’incliner sa pensée devant une politique qu’il n’approuvait pas. Que les partis qui se croient bien victorieux poursuivent de leurs iniquités le président d’hier, ils font leur bruyant et banal métier ; Ce que la France n’oublie pas, ce que le gouvernement nouveau lui-même ne peut ni ne doit oublier, c’est que l’homme qui vient d’abdiquer la première magistrature de l’état sans faire un effort pour la retenir est depuis deux ans a la lutte, à la peine et au travail pour arracher la nation française à une des plus effroyables crises où un pays ait jamais été plongé. Qu’on se rappelle un instant où en était la France au moment où M. Thiers, élu par vingt-six départemens, acceptait la rude et accablante charge du gouvernement le 17 février 1871. L’ennemi