Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/74

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guerrier montagnard doit être, en même temps que vaillant soldat, marcheur infatigable et coureur agile. Odysseus n’avait pas de rival à la course. Le consul de France à Athènes, M. Fauvel, qui n’aimait de la Grèce que ses monumens, et qui, au rapport de lord Byron, voyait toujours dans les habitans de l’Attique moderne « la même canaille qu’au temps de Thémistocle, » M. Fauvel voulait sans aucun doute faire une ironique allusion à cette aptitude bien connue d’Odysseus lorsque, racontant à M. de Viella le combat de Dadi, où les Grecs avaient été, disait-il, « battus à plates coutures, » il ajoutait avec une satisfaction secrète : « Pour fuir plus vite, Odysseus a laissé derrière lui ses souliers. » Ainsi courut plus d’un héros aux jours chantés par Homère quand les portes d’Ilion s’ouvraient à l’improviste devant les pas d’Hector. Ainsi se poursuivent encore à travers leurs rochers les Albanais et les Monténégrins. La révolution grecque n’avait pas pour seuls artisans des patriotes dévoués, des chevaliers sans peur et sans reproche ; en plus d’une occasion, ce furent des natures sauvages, des caractères farouches qui combattirent pour elle. Le poète avait raison : la Grèce était debout, la Grèce s’était éveillée ; mais, à la façon dont se manifestait son réveil, on ne voyait que trop qu’elle avait dormi deux mille ans.

La guerre civile existait à l’état latent depuis la défaite de Dramali-Pacha ; elle éclata tout à coup avec une violence imprévue au mois de novembre 1824. L’influence croissante des Hydriotes devait finir par porter ombrage aux primats héréditaires, successeurs naturels des beys ottomans. Ces primats affichaient hautement la prétention d’administrer comme par le passé leurs districts et de continuer à y percevoir les impôts. Le gouvernement central insistait au contraire pour que le produit des taxes lui fût intégralement remis. Delyannis, Colocotroni, se joignirent aux primats et donnèrent par leur adhésion un corps à la révolte. Cette crise intérieure ne tendait à rien moins qu’à saper le fragile édifice d’Épidaure jusque dans ses fondemens. Le parti civil demeurait atterré ; ses forces étaient nulles, toute la puissance militaire se trouvait concentrée dans les mains des rebelles. Le général Coletti, ministre de la guerre, vint au secours de la légalité ; l’appui qu’il lui apporta rétablit subitement l’équilibre. Coletti était né en Albanie d’une famille d’origine valaque. Il avait, comme le dictateur de Samos, consacré sa jeunesse au culte d’Esculape, mais ce n’était pas dans la molle Ionie, c’était à la cour d’Ali-Pacha qu’il avait exercé sa profession de médecin. Là il avait appris comment on pouvait dominer, subjuguer l’un par l’autre des chefs trop redoutables s’ils fussent restés unis. Aux klephtes, aux primats de la Morée, il opposa les armatoles rouméliotes ; il s’assura ainsi le concours d’une armée avec laquelle il eut bientôt écrasé ou dispersé les dissidens.