Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/785

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’époque ; notre marine était détruite, on ne rêvait que de la restaurer, de faire des navires à tout prix et de reconstituer une flotte qui permît sur mer une lutte presque égale. On accorda à Philippe Le Bon la concession d’une partie de la forêt de Rouvray, près du Havre, pour qu’il y fabriquât du goudron. La paix d’Amiens avait attiré des Anglais en France, quelques-uns s’associèrent à Le Bon, partagèrent ses travaux et trouvèrent dans ses procédés une simplicité pratique qu’ils n’oublièrent pas lorsque la reprise des hostilités les rejeta de l’autre côté de la Manche. D’un naturel confiant, Philippe Le Bon admettait volontiers les étrangers à visiter la grande exploitation qu’il dirigeait, et qui. fournissait à la marine des quantités considérables de brai. Il reçut les princes Galitzin et Dolgorouky ; ceux-ci lui offrirent de venir exploiter sa découverte en Russie aux conditions qu’il fixerait lui-même ; il refusa en déclarant qu’il n’appartenait qu’à son pays. Les principaux fonctionnaires de France furent mandés à Paris vers la fin du mois, de novembre 1804 pour assister aux fêtes du sacre de Napoléon, sur le front duquel le pape allait poser la couronne éphémère de l’empire. Philippe Le Bon fut invité ; le jour même du couronnement, 2 décembre 1804, il sortit le soir dans les Champs-Elysées et y fut assassiné. On a prétendu que quelques hommes de la bande de Cadoudal, restés à Paris, l’avaient pris pour l’empereur et l’avaient mis à mort ; c’est là une des mille rumeurs contradictoires qui coururent à cette époque, sur un événement dont nul encore n’est parvenu à percer le mystère. Philippe Le Bon avait trente-sept ans, et l’on peut dire qu’il mourut tout entier, emportant dans la tombe un nom qui fût devenu illustre entre tous, et que l’on est surpris de ne pas lire sur les murs de cette halle construite aux Champs-Elysées pour y loger l’exposition universelle de 1855.

La veuve de Philippe Le Bon essaya en 1811 de renouveler rue de Bercy, dans le faubourg Saint-Antoine, les expériences du thermolampe ; elle y réussit, attira la foule, qui s’émerveilla. L’Académie des Sciences fit un rapport auquel prirent part Gérando et Darcet ; l’empereur, par décret du 2 décembre 1811, accorda une pension de 1,200 francs à Mme Le Bon, qui n’en put jouir longtemps, car elle mourut en 1813. La découverte échappait à la France ; elle ne devait y revenir qu’en 1815, avec les alliés, car le brevet pris par Philippe Le Bon expirait en 1814, et l’on n’avait point songé à le renouveler au, nom de son fils mineur. Le brevet fut pris par un Allemand naturalisé Anglais, nommé Winsor, qui dans une polémique postérieure, ; dont on peut trouver trace dans le Journal des Débats du 9 juillet 1823, reconnaît « avoir été un des premiers en 1802 à rendre un tribut, d’éloges à M. Le Bon. » C’était encore une application du sic vos non vobis dont l’histoire des inventions est