Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/906

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la soumettre au silence, on se croyait obligé de lui laisser tout au moins ses réunions, ses journaux. C’était presque une condition de la durée d’une résistance qui sans cela se serait éteinte dans le vide. Or imagine-t-on une des plus grandes et des plus délicates opérations de guerre, un siège se poursuivant au milieu des clubs et des journaux ? Les clubs n’étaient peut-être pas même ce qu’il y avait de plus dangereux. Le soir, à la lueur de quelques lampes fumeuses, on allait pérorer sur le feu grégeois, sur l’art de forcer les lignes prussiennes, sur la trahison ou l’ineptie des généraux, sur la levée en masse ou sur l’enrôlement forcé des congréganistes. C’était insensé, mais après tout sans retentissement au dehors. Les journaux avaient un bien autre inconvénient. S’il y avait une presse courageuse et patriote soutenant l’opinion, joignant l’action morale au combat par les armes, il y avait aussi les journaux qui étaient à l’affût de tout ce qui pouvait satisfaire, irriter ou tromper une curiosité impatiente. Ils disaient tout, le nombre de nos canons, les mouvemens militaires, les travaux qui étaient en construction. — Il fallait sévir, a-t-on dit. On sévissait, on avertissait, chaque jour c’était à recommencer ; on n’osait aller jusqu’à la suppression, et le gouverneur de Paris avait à conduire la défense au milieu de toute sorte de divulgations qui allaient quelquefois révéler à l’ennemi le secret des opérations qu’il préparait.

Autre difficulté : pourquoi distribuait-on des armes à tout le monde sans règle et sans choix, au risque d’armer jusqu’à des repris de justice ? Évidemment, si le gouvernement de la défense nationale eût été un pouvoir régulier, s’il y avait eu à Paris une administration, une police, tous les moyens d’exercer une autorité réelle et sérieuse, on eût sans doute procédé d’une façon moins confuse. On avait essayé d’abord de limiter l’armement, et c’est M. Gambetta lui-même qui dès les premiers jours, le 6 septembre, avait encadré la garde nationale dans 120 bataillons, 60 nouveaux ajoutés aux 60 anciens qui existaient sous l’empire : on atteignait bientôt le chiffre fantastique de 266 bataillons ! Puisqu’on faisait appel au patriotisme de tous, on se disait qu’on ne pouvait refuser des armes à ceux qui se présentaient pour combattre, et on les prodiguait moitié par faiblesse, moitié pour donner de l’occupation à ce peuple oisif et excité, subitement pris de passion pour les exercices militaires. On arrivait ainsi à créer une force plus apparente que réelle, une masse incohérente, désœuvrée, soldée, tapageuse, enorgueillie du rôle qu’on lui faisait. On ne pouvait peut-être pas éviter cet armement universel, qui, lui aussi, avec la mise en subsistance universelle, était une condition du siège. On cédait à une nécessité, à ce qu’on regardait comme une nécessité. Il n’en résultait pas