Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/959

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chose telle que l’on a intérêt à la présenter, il est bien près d’égaler son modèle ; je ne sais pourtant s’il y a dans tout Démosthène, en ce genre, une seule narration qui puisse vraiment soutenir la comparaison avec celle que nous avons tirée du discours sur le meurtre d’Eratosthène, surpris en flagrant délit d’adultère et mis à mort par le mari dont il avait séduit la femme. Où Démosthène est tout à fait supérieur à Lysias, c’est dans ce qu’il a appris d’Isée : il tire des témoignages un bien autre parti ; il les place, les encadre, les développe et les, discute avec une bien autre habileté ; il connaît bien mieux les lois, il remonte à leurs principes, il en expose le sens et la portée avec une autorité dont rien chez Lysias ne peut donner l’idée. Enfin, pour n’insister que sur les différences les plus notables, des figures de pensée dont Lysias. ignore encore l’usage animent et colorent son style ; c’est le dilemme, c’est l’apostrophe, ce sont des interrogations brusques et passionnées, ce sont des mouvemens oratoires dont l’élan et la variété nous avertissent que l’éloquence attique n’a plus de progrès à faire, qu’elle touche à sa perfection.

Ce n’est point là le seul intérêt que présente toute cette partie des œuvres de Démosthène : comme on a pu le voir par les quelques passages que nous avons cités du discours contre Conon, il n’est pour ainsi dire pas une page de ces plaidoyers qui ne nous fournisse des renseignemens originaux sur la vie publique et privée des Athéniens, des traits de mœurs curieux, des anecdotes que nous chercherions en vain chez les historiens. Il n’est qu’une classe de monumens qui puisse rivaliser à cet égard avec les plaidoyers des Attiques, c’est le recueil des fragmens de la comédie moyenne et de la comédie nouvelle ; mais Alexis, Diphile et Ménandre sont perdus : nous ne touchons, nous ne remuons là que des miettes et des débris ; nous n’avons pas même une scène tout entière, souvent le morceau conservé s’interrompt au moment même où nous nous sentons sur la voie de quelque importante découverte, où nous croyons tenir quelque curieux détail. Ici tout au contraire nous avons sous la main des œuvres étendues, variées et complètes ; comme elles ont été écrites non pour la postérité, mais pour les besoins du moment, tous les usages, toutes les idées, toutes les passions, tout le mouvement de la société athénienne, s’y réfléchissent comme dans un clair et fidèle miroir. Pourquoi, jusqu’à ces dernières années, en a-t-on tiré si peu de parti ? Mieux vaut travailler à combler cette lacune, à réparer cet oubli, que de perdre le temps à chercher les raisons qui l’expliquent.


GEORGE PERROT.