Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 106.djvu/236

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

jour-là. On n’a qu’une tranquillité apparente, due à deux ans de sagesse et déjà compromise par la réaction qui a de la peine à se contenir. Ne le voyez-vous pas ? c’est la politique royaliste et cléricale qui triomphe. On poursuit M. Ranc, et après M, Ranc qui ne poursuivra-t-on pas ? Aujourd’hui ce sont les enterremens civils qu’on proscrit à Lyon ou ailleurs, demain on demandera un billet de confession, le Syllabus sera inscrit parmi les lois de l’état. M. le garde des sceaux Ernoul en est à s’informer du degré de dévotion des magistrats qu’il nomme. M. le duc de Broglie, cela est bien clair, prépare la guerre avec l’Italie ; il a commencé par protester contre la loi des couvens qui vient d’être votée à Rome. Où allons-nous ? Tout est menacé à la fois, la république, le suffrage universel, la liberté de conscience, — sans parler du droit de déraisonner !

Comédie, éternelle comédie des partis qui se poursuivent de leurs récriminations, de leurs jactances, de leurs polémiques faites pour dénaturer toute vérité ! Eh bien ! non, pour rester dans la réalité des choses, on n’allait pas précisément « aux abîmes » avant le 24 mai, et tout n’a point été sauvé depuis ce jour-là ; on ne vivait pas non plus en pleine sérénité avant les dernières crises, et nous ne sommes pas à la veille des dragonnades, tout n’est pas devenu si noir depuis qu’un nouveau gouvernement est né à Versailles. Le pays, qui ne fréquente pas les couloirs de parlement et les cabinets de journaux, qui a le sens plus rassis et l’instinct plus sûr, parce qu’il vit au milieu de ses industries, de son travail et de ses intérêts, le pays ne s’est pas laissé tromper cette fois par les artifices de partis, et, si l’on voulait résumer avec quelque exactitude ce qu’il a pensé, ce qu’il pense, on pourrait dire qu’après un moment d’inquiétude et d’attente il s’est assez rapidement calmé. Il ne s’est cru ni sauvé ni perdu, il a laissé aller les choses, comme s’il eût pressenti de lui-même spontanément que les partis sont heureusement condamnés aujourd’hui à ne pas faire tout ce qu’ils veulent, à être plus sages, plus réservés dans NÏeur conduite qu’ils ne le sont quelquefois dans leurs prétentions ou dans leur langage, et en réalité c’est le sentiment qui a prévalu, qui a dominé en quelque sorte la situation tout entière. Chose curieuse en effet, et qui était peut-être imprévue, au lieu des agitations qu’on redoutait, il s’est produit un apaisement assez sensible, comme après toutes les crises dont on s’effraie d’abord parce qu’elles sont l’inconnu, et qu’on s’étonne un peu ensuite d’avoir franchies sans avoir essuyé trop d’avaries. Que cette situation nouvelle née d’une coalition, soutenue par une coalition, soit après tout assez incertaine, assez mal définie, qu’il y ait dans ce gouvernement des derniers jours de mai d’inévitables faiblesses d’origine, des tendances qui pourraient n’être pas sans danger, des arrière-pensées ou de secrètes espérances qu’il serait difficile de concilier, cela n’est point douteux, le sentiment public ne s’y est pas mépris. Pour le moment, on s’est calmé