Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 106.djvu/515

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que je vous annonçais d’avance quand nous causions sur le sofa rouge est arrivé comme je vous l’avais dit. Que le roi vous ait conféré cette autorité de plénipotentiaire, c’est ce que ne vous pardonneront jamais nos faiseurs sans principes et sans idées. Il fallait donc absolument faire en sorte qu’aucune de vos paroles ne fournît des armes contre vous, il fallait vous mettre à l’abri de leurs attaques, puisque vous occupiez une position qui menaçait tant leur incapacité. je vous disais tout cela d’avance sur le sofa rouge, et encore une fois tout est arrivé comme je l’avais prévu. Je viens de juger sans ménagemens la conduite qu’on a tenue ici ; il faut aussi, très cher Bunsen, que je juge la vôtre. Le reproche que je vous fais, c’est de ne pas avoir assez pris garde à la situation des choses à Berlin, aux ressentimens implacables que la confiance du roi devait exciter contre vous, et de ne pas avoir en conséquence suffisamment pesé les termes de vos rapports et de vos notes. C’est cela que je blâme, et nulle autre chose. Votre victoire dans la chancellerie d’état avait multiplié ici les colères et les craintes des ambitieux. Aux yeux de certaines personnes, vous étiez un conquérant, comme Frédéric avant la bataille de Collin. On avait besoin que la bataille de Collin fût gagnée contre vous. On ne pouvait se servir pour cela que de vos propres fautes ; vous n’avez pas senti assez profondément que les absens ont tort… Moi seul, j’ai eu le courage de vous défendre, ou plutôt de défendre la juste cause. Tout ce que j’y ai gagné, c’est la réputation d’un homme qui sacrifie les intérêts de l’état à ceux de son ami. Et en vérité j’ai vu là se réaliser l’impossible ; il y a eu des instans où j’étais fâché d’être votre ami, car mon amitié pour vous affaiblissait à elle seule tous mes argumens en faveur d’une cause que j’avais tant à cœur de sauver ! Au reste, votre conduite dans l’ensemble et dans le détail, votre note d’Ancône (que je trouve seulement un peu longue), votre seconde note de Rome, votre négociation avec Lützow, etc. tout cela, je ne me contente pas de l’approuver, j’ose dire que je vous aurais sévèrement blâmé si vous aviez agi autrement, et que toutes vos propositions sont conformes aux principes les plus purs. C’est pour moi un besoin et un bonheur de vous le dire. Maintenant écoutez mon conseil pour l’avenir, et laissons un instant le passé, puisque nous ne pouvons rien y changer, — car enfin je ne puis blanchir les nègres, et il me serait aussi difficile de donner à nos illustres hommes d’état le goût d’une politique noble et sage que de les guérir de leurs transes mortelles à l’idée d’une action et d’un langage énergiques.

« Venez à Berlin quand vous quitterez Rome. Ne renoncez pas à profiter de votre congé pour aller, en Angleterre ; mais, au lieu de vous y rendre directement, passez par ici, et, je vous en prie, restez-y quelque temps, quinze jours ou un mois. Il faut que vous parliez au roi lui-même et que vous regagniez du terrain. Venez vite, montrez-vous avec cette modestie et cette franchise qui vous appartiennent, écoutez et