Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 106.djvu/534

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qu’elle ne se sentira plus oppressée par la stupide révolution des cent derniers jours, dès que la voix de la raison pourra se faire entendre au-dessus du bruit de la rue et des vociférations de la canaille. Vous sentirez alors comme il est facile de gouverner son siècle quand on parle le langage de l’heure présente, telle qu’elle résulte de la connaissance exacte de cette réalité, que nous sommes bien obligés d’accepter comme Dieu nous la donne. Alors aussi, très gracieux seigneur, Niebuhr et moi-même, tout humble que je suis, nous vous apparaîtrons non-seulement comme des hommes que vous avez jugés dignes de votre affection et de votre amitié, mais comme des hommes suivant la droite ligne, hommes de gouvernement et de liberté tout ensemble. »

Tous les esprits élevés applaudiront à ce langage. Bien que le roi de Prusse ait eu presque toujours raison sur Bunsen au sujet des affaires de Suisse, on peut dire que le dernier mot appartient à Bunsen. Il faut nous rappeler toutefois quels sentimens personnels il apportait dans cette lutte, et par suite quelle sensibilité passionnée troublait par instans la modération naturelle de son esprit. La correspondance de Frédéric-Guillaume IV et de son ambassadeur à Londres va nous montrer entre eux des dissentimens plus vifs encore sur des questions bien autrement sérieuses ; nous ne rencontrerons aucun épisode, où le cœur du monarque ait été si profondément remué. En veut-on une preuve qui soit en même temps la conclusion tragique de ce récit ? Avant de recueillir dans ces lettres ce qui se rapporte à la reconstitution de l’empire germanique, lorsque l’Allemagne (en 1849) offrit la couronne à la Prusse, avant d’y chercher aussi de nouveaux renseignemens sur la politique du cabinet de Berlin au moment de la guerre de Crimée, qu’il nous soit permis d’anticiper sur les dates. Le dénoûment de cette histoire exige que nous nous transportions quelques années plus tard.

Dans la nuit du 2 septembre 1856, des membres de l’ancien patriciat de Neufchatel, demeurés fidèles au roi de Prusse et protestant toujours en secret contre la révolution de mars 1848, rassemblèrent des gens de la campagne, s’emparèrent du château et occupèrent la ville. Au lever du jour, les Neufchatelois purent lire sur les murailles des proclamations ainsi conçues : « Vive le roi ! Le drapeau du roi flotte de nouveau sur le château de nos princes. Neufchatelois, rendons grâce à Dieu ! A moi les fidèles ! » Ces appels, qui frappèrent de stupéfaction les habitans de la ville, étaient signés par M. de Meuron, lieutenant-colonel, commandant des trois premiers arrondissemens. Le lendemain matin, tout était fini. Le gouvernement fédéral, avec autant de rapidité que de vigueur, avait pris des mesures, envoyé ses représentans, fait marcher des