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points, et rien ne prouve mieux le peu d’élan donné jusqu’ici à l’agriculture, car la récolte des oranges est l’une des plus importantes. La reine Elisabeth fit bombarder Saint-Augustin ; il fut pris et pillé en 1605 par les boucaniers, assiégé en 1702 par les gens de la Caroline, et en 1740 par le général Oglethorpe de Géorgie. Sa supériorité sur un grand nombre de villes américaines est d’avoir un passé historique sinistre et ensanglanté de reste. Pour ne citer qu’un fait, son premier gouverneur espagnol, Menendez, ordonna le massacre pour la gloire de Dieu de plusieurs centaines de huguenots naufragés qui s’étaient placés sous sa protection. Aussi la légende veut-elle que la passe Mantazas, où fat consommé ce forfait, soit encore hantée au coup de minuit par des âmes en peine qui gémissent et se plaignent en langage étranger.

L’aspect de Saint-Augustin diffère de tout ce qui existe aux États-Unis : on dirait une petite ville morte d’Espagne avec son fort, ses portes, ses beffrois mauresques, ses rues tortueuses ; elle est l’asile naturel des robes noires, de la vie de couvent immobile et morne, de l’indolence espagnole, de ces beaux types sombres enfin qui émerveillent les étrangers ; elle se tient isolée sans qu’aucune grande route de terre ou de mer la relie au monde actif. La vue même de l’Océan est fermée pour elle par l’île Anastasia, une longue barre sablonneuse ; mais l’Océan, si peu visible qu’il soit, menaçait la ville les jours de tempête, tant elle est basse ; il a fallu construire pour la défendre une muraille de granit qui est devenue la promenade favorite des habitans. Mme Stowe recommande aux malades le délicieux climat de Saint-Augustin et le séjour des nombreuses boarding-houses telles que Magnolia, Hibernia, échelonnées le long de ce grand chemin aquatique du fleuve Saint-John. Une société nombreuse y mène à peu près la vie des eaux en d’autres climats. Le temps se passe sur les vérandahs, qui servent de salons de conversation et de lecture, quand les promenades à cheval ou sur l’eau n’alternent pas avec ces parties de crocket chères aux Américains comme aux Anglais. Les terrains de crocket de la Floride, avec leur encadrement de chênes verts, sont décrits avec amour par Mme Stowe. Elle paraît d’ailleurs se proposer de mettre sous tous les rapports la Floride à la mode, d’y attirer non-seulement les touristes, mais les colons ; pour cela, elle ne craint pas d’aborder la grave question de l’exploitation territoriale, qui gagnerait à être traitée avec plus de précision et de sérieux ; elle donne les prix du terrain, elle cite les expériences de ses amis pour la culture des pommes, des poires, des pêches, de la vigne, voire des choux et des concombres ou de tout autre humble légume, et après avoir exhorté au jardinage en vue du marché, avec une insistance excessive sur la nécessité d’engraisser soigneusement un coin de terre plutôt que d’entreprendre d’abord la culture sur une grande étendue, elle retourne à son sujet favori, la question négrophile, qui est au fond de tous ses