Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/208

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viteurs principaux. Usage ancien, que je trouve bon à refreschir, chacun en sa chascunière, et me trouve un sot d’y avoir failly. »

Pour les individus eux-mêmes en effet, l’usage est naturel et salutaire de s’habituer à consigner avec une entière loyauté presque jour par jour l’histoire de sa vie, celle de ses sentimens et de ses actes. Sénèque raconte que chaque soir, avant de se livrer au sommeil, il restait seul quelques instans dans le silence et l’obscurité, et repassait devant sa conscience les pensées et les actions du jour. Le livre d’autobiographie provoque à cette pratique toute religieuse et chrétienne. Cette sorte de devoir une fois accepté, on se trouve, par la prévision des jugemens à venir, de ceux qu’on portera soi-même et de ceux que porteront les autres, plus obligé à demeurer constant avec soi, et, pour que cela se puisse faire en tout honneur, à n’agir pas de telle sorte qu’on puisse avoir à se le reprocher plus tard. On sait que les aveux ne resteront pas secrets, qu’ils se transmettront aux enfans, et l’on aspire à mériter jusqu’après la mort la continuation de l’estime et du respect. Qu’à ces vues de la conscience individuelle se joigne un sentiment de solidarité avec les membres d’une famille respectée, et le livre de raison devient à double titre un bon conseiller en même temps qu’un témoin fidèle. « Taschez, dit un père à ses enfans, de prendre un peu de temps pour escrire dans vostre mémorial toutes les affaires qu’avez faites dans la journée. » — « C’est une chose avantageuse aux enfans, dit un autre, lorsqu’après le décez de leur père ils trouvent des mémoires par le moyen desquels ils puissent s’instruire de l’estat de leurs affaires. En ayant recognu en plusieurs rencontres l’importance et la nécessité, je me suis résoulu, pour l’intérêt de nostre famille, de dresser ce livre, dans lequel j’inséreray ce que j’ay tiré des livres de nos ayeulx, afin que, si ceux-là dans la suite des temps venoient à s’égarer, comme il arrive souvent des vieilles écritures, l’on puisse trouver dans celuy-cy ce dont on pourra estre en peine par la perte des autres. — Et, comme l’on doit plutôt travailler à la conservation de l’honneur des familles que des biens qu’elles possèdent, puisque le premier leur doit estre infiniment plus cher que le dernier, je commenceray cet ouvrage par une petite généalogie de la nostre, qui contiendra seulement jusqu’à moy huict générations... » Ainsi s’expriment deux livres de raison du XVIIe siècle que M. de Ribbe a retrouvés avec beaucoup d’autres en des archives de famille. Il en cite un du XVe écrit en provençal avant la réunion de la Provence à la France, et qui, rédigé avec la solennité du vieux style notarial, peut être regardé, dit-il, comme le type classique des livres de raison de la bourgeoisie des communes méridionales. — Jaume Deydier, d’Ollioules près de Toulon, commence son livre de raison en l477; il