Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/534

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sont venues de cette longue stérilité. Vainement on avait eu recours à tous les moyens alors en usage : on avait répandu l’or à poignées dans tous les monastères, on avait fait venir de saints ermites du fond des solitudes du nord ou des ténèbres des catacombes, on avait essayé la vertu de toutes les reliques célèbres. Alors Solomonie s’était adressée aux devins, aux sorciers : elle avait imprégné la chemise du grand-prince d’un philtre merveilleux ; rien n’y fît. Vassili devenait vieux ; il était temps de prendre une décision. Les boïars, réunis en conseil par le tsar, lui conseillèrent unanimement d’envoyer la tsarine au couvent et de se remarier. Ce ne fut pas sans pleurs et sans désespoir que la malheureuse princesse subit sa destinée : il fallut lui couper de force les cheveux ; l’envoyé du tsar en vint à la frapper. En tombant du pouvoir, elle laissait derrière elle tout un parti à la cour, et, pour contrarier la nouvelle impératrice, Hélène Glinka, pour inquiéter la conscience du prince et le tourmenter dans ses sentimens paternels, on fit courir le bruit que Solomonie était accouchée d’un fils dans le monastère.

Il ne faut pas oublier que si l’impératrice devenait une souveraine pour tous les Russes, une maîtresse pour son père même et ses parens, elle restait une sujette, une esclave pour son mari. Le tsar l’avait élevée, le tsar pouvait l’abaisser et du palais l’envoyer au couvent. Les chants populaires ont conservé le souvenir ému de ces infortunes souveraines. Elle se lamente, la tsarine, sur l’escalier de son palais ; elle ne pourra plus s’asseoir à la table de cyprès, ni savourer les plats sucrés, ni manger la chair du cygne blanc. Elle pleure, elle ordonne à ses écuyers d’atteler son char, puisque enfin il faut partir. « Chargez les chariots, — mais ne vous hâtez pas. Sortez de Moscou, — mais ne vous hâtez pas. Peut-être mon seigneur le tsar s’adoucira, peut-être il ordonnera de revenir. » Hélas ! on a beau ne pas se hâter, aucun messager de grâce n’est accouru sur les traces du cortège. Et déjà apparaissent les blanches murailles du couvent, déjà retentit l’appel des cloches sacrées, déjà s’avance en procession la mère abbesse suivie de ses religieuses. Elles prennent la tsarine par ses mains blanches et la conduisent dans sa cellule, non pour une heure, non pour un jour, mais pour toute sa vie.

Aussi quand il naissait un fils, quelle joie dans le palais ! On désignait pour nourrice à l’héritier des tsars une des plus belles boïarines de la cour. On taillait une planche ayant exactement les dimensions de son petit corps, et on y peignait l’image du saint, son patron : c’est ainsi qu’on a pu placer sur le tombeau de Pierre le Grand une icône faite à sa taille trois jours après sa naissance. Comme à la cour de Henri IV ou de Louis XIII, on n’oubliait pas de faire tirer l’horoscope du nouveau-né. On confiait ce soin ou à de saints ermites qui avaient déserté leurs forêts, ou à de savans