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elle était jeune et pauvre, et lasse de sa misérable solitude au point de pouvoir agréer même un homme tel que moi, s’il l’aimait passionnément, s’il pouvait la délivrer. En tout cas, je ne crus pas à un mensonge alors. Elle ne m’aima jamais sans doute, mais elle savait que je l’adorais, et peut-être pensait-elle : — Mieux vaut suivre ce pauvre fou à travers le monde que de perdre ma jeunesse à tisser des toiles d’araignée qui ne serviront qu’à parer d’autres femmes. — Peut-être aussi avait-elle entendu dire que j’avais du génie, que je pourrais un jour me faire un nom dans quelque grande ville. Peut-être encore ne raisonnait-elle, ne réfléchissait-elle pas, se bornant à sentir, et quelque vague instinct la remuait-il intérieurement lorsqu’elle m’écoutait lui dire que je l’aimais comme jamais femme ne fut aimée. Quoi qu’il en fût, elle pleura un peu, puis sourit doucement, ne sachant pas au juste ce qu’elle voulait, ne prévoyant pas l’avenir. Oui, c’est le plus probable. Elle ne mentait pas alors.

Je l’épousai. Savez-vous ce que la vie devint pour moi ? Un paradis, le paradis d’un fou sans doute, mais qui ne connut ni nuage, ni inquiétude, ni regret tant qu’il dura. Elle m’aimait, elle l’avait dit, elle l’avait prouvé. Ceci me semblait un miracle. Jour et nuit j’en remerciais le ciel, car je croyais au ciel désormais. Qui donc, si ce n’était un Dieu, avait pu créer des perfections semblables ? Quand je contemplais à la première clarté de l’aube son sommeil paisible et que je me répétais que cet être divin, pétri d’or, de lait et de roses, était à moi, rien qu’à moi, je croyais rêver, tant étaient profondes mon extase et l’ivresse de cette possession. Chaque jour je bénissais les hasards sacrés qui avaient guidé mes pas jusqu’à elle dans le mois des lilas. Je ne m’étais point séparé de ma chère branche, toute morte qu’elle fût ; je n’aurais pas été plus surpris de la voir refleurir un matin que je ne l’étais de cette floraison de joie et de beauté qui s’était soudain produite dans ma vie.

J’ignore si elle comprit jamais bien à quel point je l’aimais. Les pauvres ne peuvent témoigner leur amour par ces symboles des présens que les femmes apprécient plus facilement que tout le reste. On paraît insensible et froid quand on ne prodigue pas à sa bien-aimée tout ce qu’elle désire. Une jeune femme étourdie doit croire que la volonté plus encore que le pouvoir nous manque lorsque nous ne suspendons pas des diamans à son cou, — et quand non-seulement les diamans font défaut, mais que nous ne pouvons approcher de ses lèvres adorées que la nourriture la plus commune, ni offrir à ses membres délicats autre chose qu’une couche rude et grossière, elle doit se dire qu’un véritable amant saurait bien dé-