Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/26

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douloureusement labourée, nul sentiment nouveau ne saurait naître que sur un ancien fond de grave et triste expérience. Entre le monde et l’amour, elle a choisi l’amour. Déçue une première fois, elle se reprend par l’enthousiasme de sa nature, et la seconde épreuve, en tourmens, immolations et désespoirs, passera la première. Adolphe commence par étudier froidement le caractère d’Ellénore et se prépare à livrer bataille ; mais, comme il est en somme moins fort tacticien qu’il ne se croit, et qu’il a le cœur sensible autant qu’égoïste, il s’arrête tout à coup, fasciné, éperdu, au milieu de ses plans de campagne, et tombe vaincu aux pieds de sa conquête. Ellénore d’abord résiste, puis cède à l’attrait de cet homme plus jeune qu’elle de dix ans, qui ne la rendra point heureuse, mais qu’en revanche elle rendra le plus infortuné des êtres. Ainsi s’engage la partie ; elle rêve l’amour, lui la trouve belle, intéressante, et la désire. Curiosité, vanité, jeunesse, d’une part, — de l’autre, besoin de se rattacher à l’existence, soif de dévoûment, expansivité forcenée, ainsi s’engrènent les divers ressorts dans la mécanique de cette horlogerie. Elle sent qu’il y va de son dernier enjeu, et son ardeur, ses élancemens, tiennent du fanatisme ; elle a des entêtemens d’illusion, des enthousiasmes résolus pour couper court à ses accès de jalousie intermittente ; en dépit des leçons du passé, des mille doutes qui la rongent, elle veut croire, et sa foi, dont une volonté qui s’exalte fait en quelque sorte tous les frais, — sa confiance, au lieu de se montrer calme et sereine, trahit par je ne sais quoi d’impétueux, de convulsif, sa nécessité d’être. Notons au passage un trait tout nouveau, qui n’existe ni chez Juliette, ni chez Marguerite, cette sollicitude protectrice de sœur aînée à jeune frère, cette espèce de maternité dans la passion. Mme de Warens, dans les Confessions, avait déjà ce mouvement d’affectueuse vigilance, mais beaucoup trop accompagné de circonstances dégradantes pour le caractère moral de la femme. Ici au contraire cet élément se dévulgarise, prend couleur d’humaine et douce charité, et donne, en s’épurant, à la physionomie du personnage sa valeur typique. On comprend qu’un tel accord ne peut durer ; tôt ou tard le moment viendra où ces deux natures si dissemblables reconnaîtront avec effroi leur incompatibilité. Par ménagement de soi-même et fierté vis-à-vis du monde, elles se cacheront leur découverte et prolongeront de parti-pris, sans y pouvoir plus croire, le mensonge d’une situation de jour en jour moins tolérable. Elle succombe au martyre, lui ne reconquiert sa liberté que pour regretter ses chaînes, et l’auteur résume en ce paragraphe la moralité de son livre. « Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte