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les pies deux fois de suite avec le même piège ; mais les hommes, et les hommes d’esprit, sont bien plus faciles à prendre.

Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations et des idées à ce sujet ?

Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le paysage. Adieu.


Paris, 29 août 1870.

Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très souffrant et très nerveux. On le serait à moins ; je vois les choses en noir. Depuis quelques jours cependant elles se sont un peu améliorées. Les militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles se battent parfaitement ; il paraît que l’armée du maréchal Bazaine a fait des prodiges, bien qu’elle se soit toujours battue un contre trois. Maintenant, demain, aujourd’hui peut-être, on croit à une nouvelle grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les Prussiens font la guerre à coups d’hommes. Jusqu’à présent cela leur a réussi ; mais il paraît qu’autour de Metz le carnage a été tel que cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le reste à la frontière ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux, nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie, il ne faut pas se le dissimuler, n’est qu’un prologue à une tragédie dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n’est pas impunément remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a coulé ou coulera est au profit de la république, c’est-à-dire du désordre organisé.

Adieu, chère amie ; restez à P…, vous y êtes très bien. Ici, nous sommes encore très tranquilles ; nous attendons les Prussiens avec beaucoup de sang-froid ; mais le diable n’y perdra rien. Adieu encore. …


Cannes, 23 septembre 1870 [1].

Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c’est une rude affaire d’écrire. Il y a un peu d’amélioration. Je vous écrirai bientôt, j’espère, plus en détail. Faites prendre chez moi, à Paris, les Lettres de madame de Sévigné et un Shakspeare. J’aurais dû les faire porter chez vous, mais je suis parti.

Adieu. Je vous embrasse.


P. MÉRIMÉE.

  1. Dernière lettre, écrite deux heures avant sa mort.