Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/216

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5 175 : or la province du Rhin n’a fourni à l’émigration en 1871 et 1872 que 0,14 pour 100 de sa population, la Silésie 0,12 pour 100. Au contraire, les provinces de Prusse et de Poméranie, qui n’ont que 2 825 et 2 674 habitans par mille carré, ont perdu, dans la même période, la première 0,66, la seconde 1,46 pour 100 de leur population. Il n’est pas vrai non plus que l’émigration préserve le pays des dangers du socialisme, car elle enlève beaucoup plus de paysans que d’ouvriers, et ceux qui partent, en emmenant tous les leurs avec eux, prouvent qu’ils ont l’amour de la famille, c’est-à-dire le sentiment le plus capable de défendre un homme des folies révolutionnaires. Le départ de tant de pères de famille inquiète d’autant plus les économistes qu’ils voient croître dans les villes le nombre des ouvriers célibataires. Dans un discours prononcé au début de 1872 devant la chambre des députés de Prusse, le ministre de l’intérieur, après avoir parlé de l’émigration en homme qui en comprend toute la gravité, signalait la décroissance de la population rurale dans deux cent vingt et un cercles, et il attribuait le fait à la guerre, à l’émigration, mais surtout à l’attrait que les villes exercent sur le paysan pauvre. Arrivé à la ville, celui-ci trouve une société près de ses camarades, du plaisir dans les mauvais lieux. À la campagne, il se fût marié ; à la ville, il se passe plus aisément d’une famille et n’en prend point la charge. Aussi est-il difficile de l’attacher quelque part ; cet émigré à l’intérieur voyage par toute l’Allemagne, s’engage le cœur léger dans toutes les grèves et quitte son patron à la première querelle. C’est de gens de pareille sorte qu’est composée l’énorme population flottante de Berlin : en 1871, elle comptait 211 452 individus, parmi lesquels un tiers de partans et deux tiers d’arrivans ; parmi ces derniers, 3 104 seulement avaient une famille, 123 087 étaient des célibataires venus à Berlin pour y mener, comme on dit en Allemagne, « une existence catilinaire. » Comment nos voisins ne s’affligeraient-ils pas de faits pareils, eux qui se vantent d’avoir plus que nous l’esprit de famille, qu’ils mettent à la base de toutes leurs vertus ?

On peut voir à Hambourg dans la même journée deux spectacles bien différens : le jour, dans les rues et sur les quais, de solides campagnards, à l’air honnête, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfans, font les derniers préparatifs avant de quitter pour toujours leur patrie ; le soir, dans les clubs socialistes, des ouvriers à mine moins avenante discutent des théories étranges sur la famille et la patrie. C’est l’opinion de Karl Marx, leur chef, que la famille actuelle est un produit historique, et qu’elle devra un jour « être reconstruite suivant les principes de la raison pure. » La question est souvent traitée dans les assemblées ouvrières. À Berlin, dans une réunion de la ligue générale des travailleurs, Hasen-