Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/498

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profond que je croyais pouvoir lui inspirer. Vous m’ouvrez les yeux, cruels que vous êtes ! Il ne me juge pas encore digne de lui, il veut continuer l’épreuve, indéfiniment, jusqu’à ce que j’en meure ! Eh bien ! que cela soit ; je mourrai pure, et il me regrettera, tandis que, si je le tourmente, il me prendra en dégoût et en mépris. Tais-toi, Dolorès, je te défends de jamais me parler de lui. Laissez-moi, docteur, je ne veux pas m’occuper de ma santé ; je veux rester esclave, prisonnière, objet de luxe dans mon hamac de soie et mon boudoir capitonné, comme vous disiez ! Est-ce que je mérite autre chose, moi qui n’ai ni intelligence, ni patience, ni instruction, moi avec qui un homme de mérite ne peut pas causer, moi enfin qui ai brisé ma vie le jour où j’ai aimé sans savoir où conduit l’amour ? Est-ce qu’on peut me pardonner cela ? Je me suis laissé enlever, pousser dans les plus ignobles dangers ; je ne comprenais pas, j’étais stupide. Je croyais marcher à l’autel, et j’étais jetée dans un mauvais lieu ! Qu’importe que j’en sois sortie comme j’y étais entrée ? on n’est pas excusable de ne pas savoir. Les demoiselles de qualité savent tout apparemment ; moi, j’étais déshonorée avant de rien connaître ! Et pour cela il faut qu’en dépit d’une longue expiation je sois punie jusqu’à la mort !

Ses sanglots l’étouffèrent ; Dolorès la prit dans ses bras, et, avec une force masculine, la porta sur son lit ; puis elle sortit pour chercher un calmant, je restai seul avec Manoela.

Il me serait impossible de retrouver dans ma mémoire ce que je pus lui dire pour la consoler et lui rendre le courage. J’étais trop ému pour m’en rendre compte. Je crois que je lui donnai raison contre M. Brudnel, et que je l’engageai à rompre un lien qui ne pouvait qu’être fatal à l’un et à l’autre. J’acceptais malgré moi les idées suggérées par la Dolorès, je ne voulais pas supposer que Richard fût résolu à réaliser les espérances qu’il avait données. Je ne me faisais pas scrupule de dénouer l’engagement invoqué, de montrer un avenir plus simple et plus vrai, de la détacher en un mot d’un joug léger en apparence, mais implacable en réalité.

M’entendait-elle ? me comprenait-elle ? Je n’en sais rien. Elle pleurait, les mains dans les miennes, les yeux baissés, voilés par ses longues paupières, la joue brûlante, le cœur oppressé.

Je lui fis prendre la potion, et, la voyant mieux, je voulus m’en aller. — Ne la quittez pas, dit Dolorès, vous voyez que je la fâche et l’irrite malgré moi ; votre présence et vos paroles lui font du bien. Restez encore un peu, vous le devez.

J’eus la lâcheté de rester, même après que la malade, abattue par la potion, se fut endormie. Je pris un livre que je paraissais lire, Dolorès sortit sur la pointe du pied.

Le but de cette fille était visible, elle voulait unir nos destinées ;