Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/590

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Ses préoccupations politiques éclatent déjà dans ses lettres à Christian-Auguste. « Le vice-chancelier Bestouchef est presque hors de selle, » lui écrit-elle, — et elle s’efforçait de l’y mettre tout à fait. Elle avait insisté auprès de l’impératrice, à ce que nous raconte l’ambassadeur anglais Tyrawyl, pour la conclusion d’une alliance avec la Prusse ; mais Élisabeth l’avait assez mal reçue en lui demandant de quel droit elle se mêlait de ses affaires étrangères, et si elle n’avait pas ses ministres, à elle, pour lui faire des rapports sur cet objet. Les ennemis de la princesse d’Anhalt, que choquaient ses façons remuantes et importunes, avaient déjà trouvé pour elle un sobriquet : on l’appelait la reine-mère. En même temps qu’elle se hasardait dans la haute politique, elle avait à se défendre contre la mendicité de ses parens et amis d’Allemagne. Les uns voulaient des pensions, les autres des places, ceux-ci de l’argent comptant, ceux-là des décorations. Partout des mains tendues, partout des becs ouverts comme dans une nichée d’oisillons. La fiancée allemande a déjà fait bien des jaloux ; quelle désastreuse impression ne produirait pas cette invasion de sauterelles princières et de parens faméliques ? Elle prie son mari d’imposer silence aux solliciteurs. « Croient-ils donc, s’écrie-t-elle, qu’il pleut ici de l’or ou de l’argent ? »

Pour assurer sa propre situation à la cour, elle aurait voulu renverser Bestouchef. Les ennemis de celui-ci se coalisaient à ce moment pour un suprême effort. Ils comptaient le remplacer ou par Roumantsof ou par Voronzof, qui avait fait de grands progrès dans la confiance impériale ; mais les conjurés ne surent pas garder le secret. La Chétardie perdit tout par sa légèreté indiscrète. Dans sa correspondance avec son gouvernement, il s’exprimait sur le compte d’Élisabeth, des ministres, de la Russie, avec autant de liberté que si le cabinet noir n’eût pas existé. Il ignorait que ses dépêches étaient interceptées, déchiffrées, traduites, en un mot, — suivant l’expression consacrée, perlustrées par Bestouchef en personne. C’est même dans cette perlustration, conservée aux archives Voronzof, que nous trouvons les détails du complot. Quand le vice-chancelier fut suffisamment édifié, il mit sous les yeux de l’impératrice toutes les preuves de l’intrigue ; les passages où La Chétardie raillait la frivolité, la superstition, le désœuvrement d’Élisabeth, exaspérèrent surtout la tsarine. L’ambassadeur français reçut l’ordre de quitter Saint-Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Mardefeld et la princesse d’Anhalt se trouvèrent eux-mêmes compromis. Catherine avait eu soin de se tenir en dehors de ces menées : elle n’était pas si pressée de témoigner sa reconnaissance au roi de Prusse ! Elle se montra toujours réservée, presque hautaine, avec l’ambassadeur de France. Un jour, dans un bal, il la complimenta sur sa coiffure ; c’était peut-être une entrée en matière.