Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/785

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consenti. Rassurons-nous, la liberté est un bien plus énergique dissolvant pour les autorités dangereuses que nous voulons tous combattre que les mesures directes qu’on leur oppose. Nous ne reprochons au catholicisme qu’une chose, c’est d’écraser par sa masse ou pour mieux dire par sa centralisation les opinions rivales qui, repoussant l’organisation régimentaire, ne peuvent arriver à la même unité ; mais quand on aura le droit, dans les principaux états de l’Europe, de quitter librement le catholicisme, de vivre hors de lui, de discuter ses dogmes et sa discipline, cette vieille église sera quelque chose d’inoffensif et, nous en sommes convaincus, de bienfaisant. À elle-même, l’épreuve de la liberté sera utile ; elle y retrouvera quelques-uns des dons de sa jeunesse, et peut-être des destinées nouvelles lui sont-elles réservées.

La patrie des temps modernes ne saurait plus être la patrie du temps de Rome ou de Sparte, où tous, en réalité parens, membres de la même famille, avaient les mêmes dieux, participaient à la même éducation, aux mêmes cultes. Nos états modernes sont beaucoup trop étendus pour cela. Pas un seul de ces états n’a d’unité pour ce qui est de la race, de la langue, de la religion. Ce sont de vastes associations faites par l’histoire, maintenues par les intérêts et le consentement mutuel des parties. Croit-on qu’on rattachera puissamment les membres assez divers de ces grandes réunions en les gênant dans leurs croyances, en contrariant leurs habitudes ? Non. Dans un avenir prochain, la patrie la plus aimée, la plus recherchée, sera celle qui laissera ses membres le plus tranquilles, les gênera le moins. Depuis que la patrie allemande donne la gloire militaire, le nombre des émigrans a-t-il diminué, le nombre des naturalisations a-t-il augmenté ? La part d’idéalisme qui reste dans le monde est considérable encore ; mais l’idéal se réfugie de plus en plus dans la conscience de chacun. N’allez pas l’y attaquer. Philosophe ou chrétien, l’homme ne vaut qu’en proportion de ce qu’il croit et de ce qu’il aime. S’imaginer qu’on augmente sa valeur par l’hypocrisie officielle, par la persécution qui humilie ou exaspère, par des procédés de gouvernement qui ravalent la foi au niveau des choses mises en régie, est la plus grave des erreurs. Peut-être reconnaîtra-t-on un jour que les philosophes qui éprouvent devant de tels actes une invincible antipathie auront été en cela non-seulement des politiques honnêtes, mais encore des politiques habiles.


Ernest Renan.