Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/152

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il avait fait du moins tout ce qu’il fallait pour la rendre inévitable et désastreuse. L’entrevue au surplus dura peu. « Nous étions tous les deux très émus de nous rencontrer en pareille circonstance, écrivait le roi Guillaume à la reine de Prusse. Je ne puis exprimer tout ce que j’éprouvais lorsque je pensais que trois ans auparavant j’avais vu l’empereur, qui était alors au faîte de sa puissance. » L’empereur partait pour Wilhelmshœhe, tandis que l’armée française, avant d’être traînée captive en Allemagne, allait subir pendant dix jours, dans la presqu’île d’Iges transformée en prison, toutes les misères et toutes les humiliations.

Non, ce ne fut pas une honte, comme on l’a dit souvent sans y réfléchir, ou du moins la honte n’est que pour les défaillances individuelles et les coupables calculs mêlés à ce lugubre drame de la guerre. Telle qu’elle était, cette bataille de Sedan avait mis 10,000 Allemands hors de combat ; elle nous coûtait à nous 11,000 hommes, 20 généraux, des officiers sans nombre, tués ou blessés. Cette malheureuse armée qui succombait, qu’on traitait si peu généreusement, n’avait point certes rendu les armes sans combat, sans avoir sauvé l’honneur, et si elle se trouvait conduite à ce point où, serrée dans un formidable étau, elle ne pouvait plus échapper à une capitulation assurément désastreuse, ce n’était point encore une honte pour elle. Elle payait la rançon de l’imprévoyance, de l’irréflexion, des contradictions, qui avaient présidé à la campagne. Elle expiait toute une politique dont l’empereur, par un oubli de dignité dans l’infortune, pouvait décliner la responsabilité devant le vainqueur, mais qui n’avait pas moins livré notre pays désarmé aux fatalités de la guerre. Sedan était pour l’armée un deuil, pour la France la révélation de ce qui la menaçait, et lorsqu’on prétend encore innocenter l’empire par la supposition des avantages qu’il aurait pu obtenir, s’il fut resté debout, c’est qu’on ignore ou l’on veut ignorer ce que M. de Bismarck, dans la hautaine confiance de la victoire, disait dès la nuit du 1er au 2 septembre 1870 : « Il faut que nous ayons entre la France et nous un glacis. Il faut un territoire, des forteresses et des frontières qui nous mettent pour toujours à l’abri de toute attaque. » M. de Bismarck voyait juste cependant lorsqu’il croyait à ce moment que tout n’était pas fini, qu’il y aurait encore bien des combats à livrer, des torrens de sang à verser, pour arriver à des conquêtes qui au bout du compte pèsent souvent sur les vainqueurs comme sur les vaincus.


CH. DE MAZADE.