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époque, purent même aller jusqu’à quelques lieues de la capitale, remorques à la cordelle par les villageois riverains.

Dans un pays comme le Tonkin, où la culture du riz est en grande faveur, les larges voies de terre n’existent pour ainsi dire pas. Les routes sont plus avantageusement remplacées par des « chemins qui marchent, » selon l’expression pittoresque de Pascal, c’est-à-dire par des rivières, des canaux ou de simples arroyos. En toute saison, l’indigène voyage aisément pieds nus sur les berges glissantes ; mais l’Européen, avec sa forte chaussure, son lourd accoutrement, éprouve une difficulté réelle à s’y maintenir. Nous ne conseillerions jamais à une troupe nombreuse de s’y aventurer : l’attaque, la défense et la retraite seront toujours impossibles sur ces étroits sentiers, autour desquels s’exhalent des vapeurs malsaines lorsque le riz commence à lever, c’est-à-dire quand le soleil échauffe les eaux croupissantes qui sont nécessaires à la germination ; mais tout n’est pas rizière au Tonkin, et les plaines les plus fertiles sont entourées d’escarpemens élevés et de montagnes où règne une splendide végétation tropicale. L’aréquier, avec son joli panache et son régime doré, sa tige droite et élancée, coupe partout gracieusement la ligne monotone des rizières vertes ou blondes selon la saison ; même dans les plaines, la température n’est pas excessive pour les Européens. Des orangers presque toujours en fleurs, grands comme des chênes verts d’Italie, parfument la brise qui chaque nuit souffle de terre ; dans le jour, un vent léger vient de la mer et rend la chaleur fort supportable. On peut donc voyager dans cette contrée, en somme tempérée, sans crainte d’insolation, si l’on ne commet pas l’imprudence d’exposer, même pendant l’espace d’une seconde, sa tête nue au soleil. C’est là le grand avantage que le Tonkin offre sur la Cochinchine, et si la possession de la première de ces provinces est désirable, c’est afin de pouvoir établir dans la montagne, pour nos compatriotes malades, des stations aérées où ils pourront retrouver les forces perdues à la suite d’un trop long séjour dans notre malsaine possession du sud.

Comme dans tous les pays tropicaux, il n’y a réellement dans cette partie de l’Indo - Chine que deux saisons, l’une de pluies, l’autre de sécheresse ; la première commence en mai et finit en août. En octobre et en novembre, les ouragans et les typhons désolent tous les ans les malheureuses côtes de ce pays. Aussitôt que l’approche du fléau est signalée, les petites embarcations, comme une volée d’étourneaux surpris, regagnent en toute hâte la côte et vont s’abriter dans les rivières, le plus loin possible de la mer. Dans les maisons, de fortes poutres sont placées debout, derrière les cloisons qui font face à la tourmente, dans la crainte que le vent