Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/227

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religieuses se transformant d’âge en âge, de cycle en cycle, jusqu’au jour où se lève sur l’humanité la lumière du christianisme. De l’Égypte à l’Inde, de l’Inde à la Perse, de la Perse au monde grec, du monde grec au monde romain, il y a une progression, interrompue souvent, mais toujours renouée, selon les vicissitudes mêmes de la culture générale. Cet ordre, que la philosophie recherche et que la poésie peut se proposer de peindre, M. Gustave Flaubert prend plaisir à le bouleverser. Quels sont les dieux qu’il met en scène après les poétiques divinités de l’Olympe ? Les dieux des Scythes, les dieux des Cimmériens, les dieux de l’Étrurie, et parmi ces derniers le dieu Crépitus, expliquant lui-même le sens de son culte en des commentaires qui font penser à Rabelais. Ce n’est pas, bien entendu, le Rabelais a exquis et excellent » signalé par La Bruyère, c’est le Rabelais que ce même La Bruyère appelle « le charme de la canaille, » avec cette différence qu’il est grave, harmonieux, plaintif, et qu’il débite ses bouffonneries en style sacerdotal. Savez-vous enfin par qui se termine le défilé des dieux ? Le dernier de tous, ô blasphème des traditions, non pas seulement religieuses, mais poétiques et morales de notre race ! le dernier de tous, celui qui paraît et qui meurt après les lamentations rabelaisiennes de Crépitus, c’est Jéhovah.

J’entends le lecteur qui me crie : Assez ! La cause est entendue, et la patience ne saurait aller plus loin. — Le lecteur a raison, mais, avant de conclure, on tient à donner ses preuves. Moi aussi, je pense que c’est assez, et je me rappelle une page de Diderot qui exprime exactement ce que j’éprouve. Il s’agit d’une toile du peintre Boucher qui a excité la colère du critique. « Boucher ! je ne sais qu’en dire. La dégradation du goût, de la couleur, de la composition, des caractères, de l’expression, du dessin, a suivi pas à pas la dépravation des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur la toile ? Ce qu’il a dans l’imagination, et que peut avoir dans l’imagination un homme qui ? .. » Je m’arrête, car Diderot s’attaque à l’homme, et je ne m’adresse qu’à l’artiste, à un artiste laborieusement égaré dont on voudrait voir la vigueur et l’effort employés à un meilleur usage. La seule chose que j’aie à signaler dans cette page de Diderot, c’est la répulsion que lui inspire une œuvre où il n’y a ni plan, ni composition, ni perspective, une œuvre incohérente où l’œil est offensé, où l’esprit est outragé. Diderot décrit avec verve ce pêle-mêle, ce fouillis, ce gâchis, bien moins, condamnable à coup sûr que celui dont nous venons de parler, puisqu’il y est question seulement d’un assemblage confus d’objets et de personnages rustiques ; puis, tout à coup, sans transition, éclatant contre les organisateurs de ce salon de peinture où est exposée cette chose irritante : « Mon ami,