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autres, mais en tout cas une nécessité sans conscience et sans amour.

Au point de vue des philosophies les plus récentes, il n’y a qu’une loi qui règle les manifestations d’une force unique. Cette force identique à elle-même sous ses métamorphoses apparentes exclut toute idée de commencement ou de fin. Elle ne peut ni avoir commencé ni cesser d’être. Elle est tout ce qui est ou du moins tout ce que nous mettons sous cette notion d’existence. Concevoir qu’elle ait pu commencer ou qu’elle puisse finir, ce serait concevoir le néant, le placer avant ou après, c’est-à-dire concevoir une contradiction. Les forces physiques, les forces vitales, les forces sociales, sont les manifestations diverses de cette force ; elles en représentent, pour ainsi dire, les divers degrés d’intensité. Voilà la réalité expérimentale, tout le reste n’est que pure rêverie. La nature n’est que le cercle immense dans lequel s’agitent éternellement ces diverses manifestations de la force, se transmettant et se transformant les unes dans les autres. Une multitude de systèmes de mouvemens se forment et se décomposent selon des rhythmes déterminés. C’est là tout le secret de la naissance et de la mort. Des mouvemens qui s’intègrent ou se désintègrent, voilà l’histoire uniforme, sous des apparences variées, des grands corps astronomiques, des organismes vivans et des organismes sociaux. L’histoire d’un corps vivant nous raconte en raccourci et nous peint sensiblement celle d’un monde. L’évolution, l’équilibre, la dissolution, c’est par cette triple phase que passe toute existence individuelle ou collective. — L’astronomie, la géologie, la physiologie, l’histoire des sociétés humaines, ne représentent réellement aux yeux de l’observateur que des combinaisons de mêmes phénomènes élémentaires variées à l’infini. Qu’est-ce que la vie universelle ? Une succession d’êtres et de formes en fonction de naissance et de mort. Qu’est-ce que chaque vie individuelle ? Un moment insignifiant dans ces variétés de combinaisons et de transformations de mouvemens. Qu’est-ce que l’humanité ? Une collection de ces momens.

La vie individuelle, l’histoire tout entière, ne sont plus que des épisodes imperceptibles perdus dans l’œuvre immense, éternelle de la nature, des accidens sans avenir et sans portée, des quantités infinitésimales que le penseur peut négliger dans la production universelle et infinie dont le Cosmos lui-même n’est qu’un jeu peut-être fortuit et momentané. L’incommensurable nous déborde et nous écrase de toutes parts. Que viendraient faire ici les ridicules protestations d’une chétive personnalité qui ne voudrait pas se résoudre à disparaître et qui jetterait dans l’infini le cri de son impuissance révoltée ? Ira-t-on de nouveau repaître l’imagination