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IV

Assurément c’est de la poésie troublante et troublée ; mais c’est de la poésie. Rien de semblable n’avait été entendu dans ce siècle en France ; je veux dire rien de plus désespéré. Ce cri méritait de retentir par-dessus l’indifférence et la frivolité des uns, par-dessus le calme et la confiance intrépide des autres. C’est l’écho dans une forte imagination des conceptions nouvelles que l’on nous impose sur le monde, sur l’homme et sur la vie. Là est le caractère et l’impérieuse originalité de ces poèmes. Ils sont étranges et saisissans. L’âpre monotonie de l’accent les fixe irrésistiblement dans l’âme qui les entend. On ne peut plus s’en détacher ; on en épuise jusqu’au fond la sombre volupté. C’est une sorte d’ivresse lugubre qui vous gagne ; il sort de là je ne sais quel esprit de vertige, comme d’un abîme que l’on contemple.

Certes Lamartine et Alfred de Musset avaient trouvé de magnifiques accens pour traduire les tourmens de l’âme devant les mystères de sa destinée ; mais au fond ils tenaient encore par les dernières racines de leur pensée ou de leur cœur à des doctrines religieuses qui renfermaient la solution de ces grands problèmes. On sent cela surtout chez Lamartine. Il nous donne l’émotion de ces problèmes, il ne nous en donne pas l’effroi. Quand il nous enlève jusqu’aux sommets les plus hauts où la méditation humaine puisse monter, on sent encore que l’on est soutenu par une aile large et forte, et que ce vol qui nous tient éperdus se dirige. C’est un mélancolique souvent, ce n’est jamais un révolté. Dans ses tristesses les plus sombres subsiste un optimisme secret qui les attendrit et comme un reflet de foi qui les colore et les tempère. Quelque chose d’analogue se remarque même dans Alfred de Musset. Lui aussi, après les jours de sa folle saison, quand, instruit par la souffrance, il apprit qu’il y a quelque chose de sérieux dans la vie, et s’écria dans un chant admirable : « L’infini me tourmente, » lui aussi, l’auteur de l’Espoir en Dieu et de la Lettre à Lamartine, au fond du cœur, à certaines heures plus graves, il entendait une voix qui le rappelait vers les vieilles croyances oubliées. Il avait abandonné son âme, sous certains souffles desséchans, à l’ironie, au scepticisme des cœurs blasés ; il la reprenait alors aux folles idoles qui engendrent le doute pour la rendre et la consacrer soit au regret, soit à l’espérance. Dans ses ivresses mêmes, il garda toujours quelque chose comme la nostalgie du dieu perdu. Et combien il avait de charme alors dans ces retours et ces prosternemens inattendus ! C’était la grâce du sceptique redevenu tout d’un coup « capable de prières et de larmes. »