Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/275

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étude ont montré combien sir John Lawrence fut hostile, tant que dura sa vice-royauté, à toute extension de l’influence britannique en dehors des frontières de l’Inde. La politique qu’il trouvait bonne avec l’Afghanistan, il l’appliquait aussi dans ses rapports avec les états situés plus à l’est. Il aurait voulu que les Anglais se renfermassent dans les limites des pays anciennement annexés, dont personne ne pouvait leur disputer la possession. Toutefois le ministre de l’Inde, lord Cranbourne [1], était imbu d’idées plus larges ; il fit décider, par son influence personnelle, qu’une expédition de découvertes serait envoyée au-delà de Bhamo, de façon à nouer des relations amicales tant avec le souverain musulman des Panthays qu’avec les diverses tribus à moitié sauvages dont on signalait la présence sur les frontières de la Birmanie et du Yunnan.

L’expédition avait cependant une apparence plutôt commerciale que politique. Elle avait pour chef le major Sladen, agent politique en résidence à Mandalay, capitale de la Birmanie, et bien au courant par conséquent des mœurs du pays. Cet officier savait déjà que les musulmans victorieux avaient établi dans le Yunnan une sorte de gouvernement à peu près tranquille, que les tribus frontières, quelque turbulentes qu’elles fussent, n’avaient pas vu sans déplaisir diminuer un commerce dont elles retiraient certains avantages, et qu’en définitive le véritable obstacle à la reprise du trafic ne se trouvait pas ailleurs qu’à Mandalay. Ce que l’empereur birman avait toujours redouté le plus depuis l’annexion du Pégou, c’était de voir les Anglais sortir de leurs nouvelles possessions, s’avancer plus au nord, venir dans la capitale et même au-delà, enfin acquérir une influence qui leur livrerait tôt ou tard le royaume tout entier. Par un traité conclu en 1867, les Anglais avaient obtenu l’extradition des criminels, la création à Ava d’un tribunal spécial pour juger les différends entre eux et les indigènes ; en outre ils avaient arraché, non sans peine, des stipulations favorables aux opérations commerciales. L’un des résultats de cet acte avait été la création d’un service hebdomadaire de bateaux à vapeur entre Rangoun et Mandalay. Quel prestige ce despote asiatique pouvait-il conserver aux yeux de ses propres sujets lorsque ceux-ci auraient la faculté de descendre sur le territoire anglais et d’y voir à l’œuvre une administration équitable et bienveillante ? Par quelles ressources de finances remplirait-il son trésor lorsqu’il ne pourrait plus, sur un signe de sa volonté, s’attribuer le monopole de tel ou tel négoce, ou bien multiplier à l’improviste les droits de douane ? Les

  1. Le marquis de Salisbury (ci-devant lord Cranbourne) vient de reprendre le ministère de l’Inde dans le cabinet formé par M. Disraeli. Il est à croire que cet homme d’état inspirera une allure plus hardie à la politique anglo-indienne.