Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/283

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En 1854, tandis que les Anglais luttaient contre la Russie, et l’empereur de la Chine contre les Taïpings, Jung-Bahadour, qui régnait déjà, se dit que le moment était bon pour chercher un accroissement de territoire. Il attaqua donc le Thibet avec une armée de 30,000 hommes et 44 pièces d’artillerie. La guerre dura deux ans sans grands résultats de part ni d’autre. Le légat impérial en résidence à Lhassa devait être bien embarrassé d’intervenir entre ces deux vassaux de son maître, puisque la situation du Céleste-Empire ne permettait de lui envoyer aucun secours. Pourtant, lorsque les belligérans firent enfin la paix, il eut l’adresse de se poser en médiateur et d’obtenir encore une fois la reconnaissance du tribut quinquennal auquel le monarque du Népaul s’était soumis depuis soixante ans. A peine le traité conclu, Jung-Bahadour désavoua cet engagement. Il n’y courait aucun risque. Seulement, quelques années après, les mandarins lui firent insinuer avec adresse qu’il y avait tout profit à faire acte de respectueuse soumission envers le fils du soleil, puisque, en échange d’offrandes sans valeur, l’empereur avait coutume d’envoyer à ses vassaux de brillantes étoffes de soie, des ivoires curieusement travaillés, des porcelaines de grand prix et quantité d’autres objets précieux, comme la Chine sait les fabriquer. La vérité est que la dynastie mandchoue qui règne à Pékin, en lutte de tous côtés contre des rebelles, aime à faire parade de sa prétendue souveraineté sur des nations lointaines. Si peu que le gouvernement chinois connaisse la géographie, encore ne doit-il pas ignorer que Katmandou est beaucoup plus rapproché du golfe du Bengale que du golfe de Pétcheli, et quelle satisfaction de montrer au représentant de la Grande-Bretagne que le roi du Népaul est fidèle à ses anciens sermens d’allégeance ! Puis, il faut tout dire, les ambassadeurs du Népaul avaient encore un autre moyen d’augmenter le bénéfice de leur voyage : c’était de faire la contrebande de l’opium à l’abri de leur caractère officiel. Jung-Bahadour, plus cupide que vaniteux, résolut en 1866 de reprendre ses relations avec la cour de Pékin, interrompues depuis quinze ans. Ses envoyés traversèrent le Thibet sans accident ; arrivés à Tatsindou, la première ville du Szechuen située sur leur route, ils apprirent qu’il était impossible d’aller plus loin parce qu’une insurrection ravageait cette province. Ils durent revenir les mains vides.

Quelle est cette autre insurrection qui isolait le Thibet du côté de la Chine ? Ce ne sont pas les Taïpings, dont les provinces orientales furent seules à souffrir ; ce ne sont pas non plus les musulmans du Yunnan, car les nouveaux rebelles sont bouddhistes en grande majorité. Il paraît probable qu’à la suite de la prise de Pékin par l’armée anglo-française le gouvernement mandchou tomba dans un état de complète, désorganisation. Partout où il y avait des